Quelques films programmés lors de cette trente-deuxième édition de l’Etrange Festival misent sur une épouvante fondée sur la réclusion, ou plutôt sur une forme de séquestration, qu’elle soit « officielle » (l’univers carcéral) ou plus criminelle, la loi et le crime se trouvant par là même mis sur un pied d’égalité au regard de la barbarie qu’ils contiennent en leur sein, à l’abri du regard extérieur et voués à devenir le lieu de l’anarchie et du chaos.

©Blue Finch Films

American Dollhouse de John Valley (Mondovision) renoue avec une certaine forme de touchante honnêteté avec une horreur viscérale seventies, celle des premiers Wes Craven ou du Tobe Hooper des débuts. Non pas que le film atteigne le niveau d’intensité de ses illustres prédécesseurs, provoque l’effet de surprise et la profonde méchanceté qui furent les leurs en leur temps ; mais Valley a tout de même conservé l’idée principale qui les guidait fermement : faire d’une horreur bricolée, presque foraine, un moyen de véhiculer un regard pertinent sur une Amérique en grave crise sociale et morale, souffrant par capillarité des maux que subit une middle class située dans l’antichambre de la dèche définitive et mise au ban du monde. Le quartier dans lequel emménage Sarah (Hailley Lauren) ressemble à une sorte d’inframonde isolé de tout, qui a pour seule et gigantesque contrainte de devoir se débrouiller tout seul. La jeune femme, en dérive dépressive, un peu toxico, rebelle en diable, déconsidérée par son grand frère Michael (Tinus Seaux) qui lui reproche son attitude désinvolte depuis l’enfance, acquiert la maison de sa mère décédée contre laquelle elle cultivait de graves ressentiments. La maison est un taudis aux murs moisis et au toit troué recouvert d’une maigrelette bâche bleue, mais Sarah souhaite la retaper et y vivre, ne serait-ce que pour exorciser une enfance douloureusement tragique. Mais Sandy (Kelsey Pribilski), une étrange voisine portant un survêtement rose chewing-gum élimé et intrusive au-delà de la raison, va rendre le projet d’abord assez inconfortable puis peu à peu carrément dangereux…

John Valley joue la carte du grotesque pour raconter la relation de voisinage très particulière polluant la vie de son personnage principal, faisant de l’esprit diminué et de la colère psychotique de Sandy une menace de chaque instant. De ce point de vue, le numéro de l’actrice Kelsey Pribilski s’avère assez impressionnant par l’énergie outrancière qu’elle produit, overplay à la fois en roue libre mais parfaitement maîtrisé qui pourrait en faire un rare équivalent féminin de Nicolas Cage, mêlant dans la même performance un surjeu aux limites du risible et une intensité hors du commun. Elle personnifie pleinement la dimension horrifique d’American Dollhouse, dont la dernière partie très brutale et gore, claustrophobe et malsaine se situant dans la maison de Sandy, pourrait définir un art grotesque que l’âge d’or de l’horreur dont nous parlions plus haut, ponctuellement remis sur l’établi par des cinéastes nostalgiques (Rob Zombie en chef de file) ou motivés par un jusqu’au-boutisme opportuniste (la saga Terrifier), était capable de produire.

Pas une once de malhonnêteté chez John Valley, dont la violence poisseuse ne vient que parachever par le sang et un sens achevé du baroque l’état des lieux d’une Amérique en perte de repères, multipliant les lieux et les êtres en ruines. American Dollhouse représente de trois façons la déliquescence généralisée dont elle fait le constat : par le biais de la maison d’abord, sorte de petit vaisseau de planches pourries, perforée de partout, laissant tout autant passer les intempéries qu’une menace qui lui est extérieure (alors même que la menace est intérieure à la communauté : le père de Sandy fut shérif de la bourgade), inhabitable parce que laissée à l’abandon et dont tout le monde voudrait se débarrasser sauf Sarah. La caractérisation de la jeune femme est par ailleurs la seconde occurrence de décrépitude, finalement aussi effondrée que la maison dont elle hérite, en perte de sentiments, profondément seule. Son exil dans la maison de ses traumatismes, ceux-là même qui en font un être à la dérive, fait montre d’une cohérence implacable : cette maison abîmée, trouée, fuyant de toutes parts (le terme de « fuite » serait à prendre selon ses deux acceptions), c’est elle.

La troisième déréliction est à l’avenant : si la maison et la jeune femme sont au bord du gouffre, l’Amérique qui les abrite (mal) ne va pas mieux, entre son quartier résidentiel montrant une inefficacité crasse à faire respecter la loi et à défendre ses citoyens (ce serait le petit côté populiste du film), une Nation bouffée aux mites comme ce Stars and Stripes misérable battu par les vents au sommet d’un mât dans le jardinet de Sarah, n’autorisant pas l’Américain middle class à vivre décemment, frappé qu’il est par la crise (le personnage du jardinier-livreur de pizza interprété par Richard C. Jones, devant cumuler les petits boulots pour joindre les deux bouts). American Dollhouse intéresse alors pour ce qui est périphérique à son horreur agressive, explosion de la cocotte-minute d’une colère désabusée dont la pression deviendrait trop forte. Bien plus anodin que le fameux et essentiel Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (1974), le film de John Valley en est cependant un petit rejeton qui serait dommageable de ne pas considérer.

©Altitude Entertainment

Nous nous montrerons moins enthousiaste et moins prolixe pour The Last Refuge (Please Don’t Feed the Children) (Découvertes Canal+), premier long métrage de Destry Allyn Spielberg, benjamine d’un cinéaste de renom (un indice : ce n’est pas la fille de F. F. Coppola). Encore une fois récit de réclusion au sein de la maison d’une personne peu rassurante, ce film a le désavantage majeur de ne jamais se démarquer dans un genre dans le fond totalement rebattu. Si American Dollhouse gagne la partie qu’il engage par la volonté d’affronter sans ciller une Amérique rongée par la crasse et un Mal dont elle ne parvient pas à se libérer (amusant de constater, par ailleurs, que Les Ames en peine du cinéaste français Quarxx, pourtant très différent du film de John Valley, raconte la même chose selon la même structure de récit pour aboutir au même constat. Ou l’universalité du Mal !), le film de D. A. Spielberg ne parvient qu’à faire se succéder scolairement les situations les plus éculées du genre.

Dans un monde apocalyptique dans lequel la jeunesse est frappée par un virus qui la zombifie, Mary (Zoe Colletti), adolescente esseulée, rejoint un groupe de petits dissidents mineurs. Les mômes se font pourchasser, manquent le braquage d’une station-service et se retrouvent en panne au milieu de nulle part. Mais les lumières d’une belle maison poignent au loin dans la nuit. L’habitante de ce lieu, Clara (Michelle Dockery), accueille cette jeunesse avec une élégance raffinée rassurante, les soigne, leur offre gîte et couverts. Ceci avant de les droguer et de les séquestrer dans son grenier blindé, faisant des adolescents de la chair fraîche pour un être dangereux enfermé dans les soubassements de la baraque.

De ce récit, la jeune réalisatrice aurait pu en tirer quelque chose, une idée, qu’elle amorce par ailleurs pour finalement n’en rien faire : un regard sur la contemporanéité des Etats-Unis trumpiens pourchassant l’altérité et l’avenir que porte en elle, par essence, la jeunesse du pays. En enfermant les gosses dans le grenier de Clara, D. A. Spielberg les enferme également dans les caves de son récit, les faisant tourner en rond et se cogner aux quatre murs de leur réclusion sans ne jamais parvenir à insuffler la moindre intensité, le moindre rebondissement digne de ce nom, tirant à la corde jusqu’à l’inutilité du stéréotype. De ce fait, The Last Refuge devient peu à peu très long, perdant en cohérence au fur et à mesure de son déroulement puisque ne sachant plus quoi dire ni filmer. Le film reste cependant à peu près supportable grâce à son actrice principale : tout en raffinement, en inquiétante onctuosité, Michelle Dockery se montre ici en très grande forme, faisant d’une élégance presque britannique un élément de terreur assez efficace puisque la violence qu’elle contient déboule ponctuellement sans que l’on n’y prenne vraiment garde. Elle est le seul intérêt de ce long métrage très dispensable réalisé par la fille de Steven Spielberg. Oui, il était temps que nous levions l’identité de la parenté de Destry Allyn Spielberg, le mystère finalement le mieux gardé de ce film qui en manque tant.

Autre type de réclusion : bien entendu, la prison. La programmation de l’Etrange Festival 2026 donne une place de choix au cinéma carcéral, entre les projections en copie restaurée des deux Prison on Fire de Ringo Lam (1987-1991) dans la catégorie « Pépites de l’Etrange », l’indonésien Ghost in the Cell de Joko Anwar (Mondovision) et l’australien Stir de Stephen Wallace (1980, Pépites de l’Etrange). Si nous ne reviendrons pas plus avant sur les deux films de la tétralogie « in Fire » de Lam, que l’on est en droit de penser un peu surévalués, les deux autres nous semblent bien plus passionnants et atypiques.

©Tous droits réservés

Stir, inspiré de l’expérience de son réalisateur qui fit de la prison dans le centre pénitentiaire de Bathurst, raconte la trajectoire de China Jackson (Bryan Brown), ancien détenu à fort caractère et lanceur d’alerte sur la violence des surveillants pénitentiaires, qui se fait de nouveau enfermer pour six mois dans la même taule, retrouvant ces mêmes matons dont il avait dénoncé publiquement la brutalité dans les médias. Autant dire qu’il est attendu de pied ferme, pris pour cible par les gardiens revanchards. La violence redoublée de ces hommes devant faire respecter la loi mais préférant appliquer la leur mène les prisonniers à l’émeute, qui sera réprimée dans le sang.

Aucune volonté de spectacularisation dans ce cinéma sec comme un coup de matraque, dont la tension se situe dans son réalisme gris-vert, dans sa rectitude graphiquement reconduite par les arêtes des murs des cellules et des couloirs froids comme la tombe. Stir ne tombe jamais dans les clichés ; non pas qu’ils ne soient pas vérifiables dans une réalité que nous ne connaissons de toute façon pas spécialement, mais ils font office de béquilles fictionnelles, de facilités donnant parfois l’impression que voir un film de prison signifie les avoir tous vus. En cela, le long métrage de Wallace se montre assez atypique : pas de commerce parallèle, pas d’agression sexuelle ou physique entre détenus, avec cette hiérarchie de la loi du plus fort qui ferait que tel clan serait supérieur ou plus anxiogène que tel autre. Stir dénude le genre comme on le ferait d’un fil électrique, le réduisant à sa plus simple expression, à une mise en scène sans aucune fioriture distrayante : les coups portés produisent un son mat, font mal, créent des hématomes ou de vraies douleurs, mais néanmoins sans geyser de sang ni défiguration hyperbolique qui ponctuent régulièrement le genre.

Le rapport de force existe cependant, entre d’iniques gardiens de prison qui s’octroient droit de vie ou de mort sur le bétail humain qu’ils doivent surveiller et ces détenus déshumanisés, insultés, brimés, humiliés, cognés à longueur de journée. On pourrait crier au manichéisme (les gentils prisonniers contre les méchants matons : une autre antienne sans intérêt du genre, rappelez-vous le crapoteux et informe Sleepers de Barry Levinson [1996]) ; Stir le transcende afin de décrypter les rapports de pouvoir qui existent à l’intérieur d’un univers carcéral qui, par définition, se place dans le champ aveugle du monde, autorisant la prolifération d’une violence anarchique incontrôlable, tant les coups portés par les geôliers que les mouvements d’émeute déclenchés par les taulards. Le crime le plus grave commis par China Jackson, aux yeux des surveillants du pénitentier, se trouve moins dans les élans d’insubordination qu’il peut avoir avoir envers eux que dans le fait d’avoir témoigné à visage découvert sur ce qui se passe dans les couloirs de la prison, sur la barbarie du quotidien en ce milieu hostile. Mais aussi et surtout de rendre imaginable, potentiellement visible pour le plus grand nombre l’invisible qui devrait le rester pour que l’iniquité persiste. En cela, le long métrage de Stephen Wallace devient alors une œuvre d’une force brute et politique assez soufflante et polémique, qui a peut-être inspiré le plus arty mais non moins brillamment intelligent Hunger de Steve McQueen (2008).

©Barunson

Pour affronter le genre carcéral de façon plus carnavalesque, nous vous inviterons à visiter les geôles indonésiennes de Ghost in the Cell de Joko Anwar. L’Indonésie a une délégation conséquente cette année à L’Etrange Festival, et particulièrement dans la section Mondovision dans laquelle nous pouvons trouver trois œuvres, très différentes les unes des autres : l’épouvante à charge sociale deSleep No More d’Edwin et le film de baston dément Ikatan Darah de Sidharta Tata (tous deux chroniqués par Thibault Vicq ici) côtoient le film d’Anwar, mélange de comédie et d’horreur gore situé dans les couloirs et coursives de la prison de Labuhan Anksana où est enfermé Angorro (Abimana Aryasatya), escroc et bonne âme cherchant toujours à sauver ses camarades détenus en détournant sur lui les coups qu’ils pourraient recevoir du terrible Jefry (Bront Palarae), officier crypto-fasciste dirigeant la cohorte des gardiens. Arrive le timide et falot Dimas (Endy Arfian), journaliste accusé du meurtre abject de son rédacteur en chef. Avec lui arrive également une entité démoniaque, véritable autrice de la boucherie pour laquelle Dimas est enfermé, et qui va se mettre à décimer la population carcérale.

Joko Anwar ne prend pas de pincettes pour ce qui est de la représentation de l’horreur et de la maltraitance des corps : la malédiction envahissant la prison découpe, mutile, démembre, décapite afin de créer des mises en scène presque muséales évoquant les installations de chair dignes du récemment disparu Gunther von Hagens, livrant aux yeux de ses spectateurs-détenus un spectacle grand-guignolesque tellement outré qu’il en devient presque burlesque. On a par ailleurs souvent relié le gore au cinéma burlesque par l’usage qu’il faisait d’un corps devenant récit ; rarement un film n’aura aussi bien illustré cette hypothèse que Ghost in the Cell, prenant parfois des allures de cartoon, voisinant de façon surprenante avec l’animation de Tex Avery. Car, dans le fond, y a-t-il cinéaste plus gore que Tex Avery, s’amusant lui-même à torturer, charcuter, découper, aplatir ses personnages à seule fin d’amuser son spectateur par sa violence ludique et inconséquente ? Ce traitement du corps grotesque et absurde se retrouve dans le film de Joko Anwar, jusque dans son rythme comique, son sens de la rupture ou de la latence (les temps de réaction des prisonniers face aux horreurs qu’ils constatent, directement hérités du cartoon), son défilé de gags improbables (les détenus s’évadant et jouant à un-deux-trois-soleil lorsque la lumière crue d’un projecteur les encerclent momentanément). En résulte une œuvre parfois absolument désopilante, dans ses outrances et ses finesses.

Ce ne serait que cela, nous considérerions déjà Ghost in the Cell comme une réussite, mais le long métrage de Joko Anwar ajoute à son divertissement une dimension politique pour le moins mordante, le pénitentier métonymisant cette Indonésie qui n’a rien d’une démocratie : système corruptif, clientélisme, violence arbitraire personnifiée par le personnage de Jefry, micro-société carcérale privilégiant la loi du plus fort (le personnage de Tokek [Aming Sugandhi], taulard psychopathe tatoué de la tête aux pieds et terrifiant la totalité de ses congénères prisonniers), sans compter les détenus incarcérés parce qu’ils ne correspondent pas aux valeurs dictatoriales du pays (ils sont intellectuels, artistes, homosexuels…). La malédiction frappant le pénitentier contient en elle une valeur symbolique très forte : en tuant les personnes frustrées et/ou en colère, elle nettoie aussi la société carcérale des éléments symptomatiques d’une nation en souffrance, régie par le chaos et l’injustice. Derrière le cartoon, donc, quelques chose qui serait quasiment de l’ordre de la sédition, d’une colère transpirant dans le récit même du film. De façon surprenante, Ghost in the Cell s’avère donc l’une des œuvres les plus intéressantes de cette trente-deuxième édition de l’Etrange Festival.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Michaël Delavaud

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.