« Une femme aujourd’hui » de Robert Guediguian
On prend les mêmes et on recommence, Marseille en terre fertile d’expérimentations sociales, une distribution identique (Ascaride, Daroussin, Meylan, Naymark) à celle de son précédent long-métrage La Pie voleuse, et cette atmosphère si particulière des films de Guediguian, cette drôle impression de familiarité, d’être ensemble, de vivre ensemble, et de souffrir ensemble. Car ce qui fait toute la force de ce portrait de Juliette (interprétée par Marilou Aussilloux), c’est qu’il est à la fois incisif, particulièrement intime, mais aussi universalisant, avec ce désir (on le retrouve dans le titre) de le rendre générationnel. Juliette est une femme célibataire, sortant de hautes études de commerce, a un poste majeur à son travail, elle est libre, épanouie, même si son élévation sociale par rapport à ses parents la perturbe, et, en conséquence, lui donne cette impression d’être désormais dans un autre monde. Une tentative de viol d’un de ses collègues la fera basculer dans un nouveau monde, celui du traumatisme, de la dépression, et un long chemin vers la guérison s’offrira alors à elle, auprès de Christian (joué par Grégoire Leprince-Ringuet) et d’une association marseillaise « La Maison » qui vient en aide aux jeunes femmes enceintes mineures. Car là où Guediguian aurait pu se perdre à accumuler à la fois les points de vue sur ce viol, mais aussi les thématiques qui se superposent comme un mille-feuille, il arrive intelligemment à trouver un branlebalant équilibre, mais équilibre quand même. Car si la reconstruction de Juliette après son agression est centrale, la redécouverte aussi de ses racines l’est tout autant. Elle découvrira que sa grand-mère biologique était algérienne, et ainsi ouvre la porte à un nouveau bouleversement introspectif. L’Algérie est très présente, par le passé de la mère de Juliette, mais aussi celui de son voisin (le personnage de Daroussin), raciste, et encore marqué profondément par la guerre en Algérie. Mais ça ne suffisait pas à Guediguian, il va également porter sa caméra sur le monde associatif, et toutes ses difficultés, notamment là aussi du racisme ambiant anti-migrant qui pullule à Marseille et qui est ici frontalement exposé. Dans Une femme aujourd’hui, il n’est pas question d’entasser les angles, mais bien de les faire interagir. Car c’est par la redécouverte de son passé que Juliette trouvera aussi la force de se guérir, par le don aux autres, la générosité, par aussi la libération du poids capitaliste d’un travail de chiffres déconnecté de la réalité humaniste, c’est aussi par l’amour pour ses parents, malgré leur différence sociale et intellectuelle marquée. Par le drame, et la violence du traumatisme, le racisme et le rejet de l’autre, Guediguian impose son contre-point : l’humanité, et la fierté de ses origines immigrées. Le film est donc porteur, ample et sensible, un cru de très haute qualité.

« Look Back » de Hirokazu Kore-eda
Adaptation du film d’animation homonyme de Kiyotaka Oshiyama sorti il y a 2 ans, lui-même tiré du manga de Tatsuki Fujimoto, le Look Back de Kore-eda lui fait sortir la tête de l’eau, avec pleine fougue et audace, après son très pauvre Sheep in the box présenté au Festival de Cannes également cette année. Deux écolières se tirent la bourre pour le titre de meilleure dessinatrice de manga de la promo, jusqu’à leur rencontre et leur décision de dessiner et penser à 4 mains un one-shot de manga. Elles ont à peine 14 ans lorsqu’elles accèdent déjà à une publication dans une revue cotée. Fujino et Kyomoto nouent une amitié artistique qui semble invincible, d’un côté la timide agoraphobe, de l’autre l’extravertie ambitieuse, leurs personnalités et leurs talents inouïs se complètent. Mais les desiderata de l’une n’iront plus avec ceux de l’autre. Fujino souhaite continuer de produire, tandis que Kyomoto souhaite faire un pas de recul et rejoindre une école d’Art. Leurs chemins se séparent alors, jusqu’à ce qu’un drame surgisse. Kyomoto est assassinée dans son école lors d’une attaque sanguinaire menée par un homme persuadé que des étudiants lui ont volé ses idées et ses dessins. L’attaque est bien évidemment une référence à celle, bien réelle, de 2019, contre Kyoto Animation. De cette idylle amicale, de cette fusion cérébrale et artistique, de Fujino et Kyomoto et de leur signature jointe « Fujimoto », la route était toute tracée vers les cimes du bonheur extatique. Puis l’assassinat de Kyomoto fera basculer le film dans une autre dimension, non pas celle d’un drame pesant et lacrymal, mais bien celle d’un retour en arrière, d’un pied de nez au destin, d’un refus poétique de la mort, de la disparition. Comme son titre l’indique, Look Back va reconsidérer son histoire, en ré-inventer une autre, un passé différent, un présent où Fujino viendra sauver Kyomoto à son école. Il y a dans ce procédé non pas une tentative d’enjoliver l’horreur, ou du moins de nous en détourner, mais de lui offrir une nouvelle perspective, de contourner la réalité en lui offrant un nouveau possible. Et lorsque Kore-eda décide d’intégrer de l’animation dans la fiction, Fujino et Kyomoto s’envolent ensemble en dessin dans un acte profond d’humanité et de grandeur, elles errent en l’air, main dans la main, dans l’insouciance de toute fin. Look Back nous saisit alors nous aussi en plein vol par la magnitude de sa douceur, l’élégance de ne jamais courir après la larme, sa construction pas à pas, jusqu’à l’émotion qui jaillira d’une séquence finale où la nostalgie se rompt à la douleur, la couleur s’éteignant pour l’obscurité, et le rêve se réveillant en dure réalité.

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