L’Etrange Festival 2026 – Compte-rendu n°6

L’Étrange Festival 2026 — Déborder, dégueuler, désirer

 

Fermer ou ouvrir une porte pour entrer dans un autre récit, laisser les corps suinter jusqu’à abolir toute distinction entre dedans et dehors, soi et autre, transformer le désir amoureux en menace mortelle : trois manières de franchir les limites et de déborder allègrement les frontières rassurantes, dans Gosh!!, Kuso et Leviticus, présentés cette année à L’Étrange Festival.

Gosh!! de Joe Odagiri circule de façon jubilatoire entre des mondes, seuils et niveaux narratifs hétéroclites, qui ne semblent pas être destinés à se rencontrer. Kuso de Flying Lotus plonge dans la beauté paradoxale du répugnant. Leviticus d’Adrian Chiarella produit un vertige en donnant au monstre le visage de celui qu’on aime. Trois expériences procèdant du désir commun d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté.

 

Gosh !!

Source : catalogue de L’Étrange Festival 2026.

Présenté en première française dans la section Nouveaux Talents, le long métrage Gosh!! (The Oliver na Inu, 2025) prolonge la série comique créée par le cinéaste japonais Joe Odagiri. Ippei Aoba travaille dans la police scientifique avec Oliver, un chien que tout le monde voit, fort rationnellement, comme un berger allemand. Mais Ippei, lui, voit un homme d’âge mûr, alcoolique, libidineux et passablement incontrôlable dans un costume de chien. Une enquête policière lance les deux compères dans une aventure dont il devient vite évident qu’elle intéresse moins Odagiri pour sa résolution que pour toutes les bifurcations qu’elle autorise.

House de Nobuhiko Ōbayashi, Twin Peaks, la bande dessinée et le burlesque (toutes références convoquées par le catalogue du Festival), disent quelque chose de la liberté du film. Mais il procure aussi un étrange plaisir de la dérive dans des univers hétérogènes sophistiqués, miteux, cloacaux ou surnaturels, quoique tous plus ou moins dangereux. Car Gosh!! est avant tout un film de passages. D’une histoire à l’autre, d’un univers à l’autre, d’un personnage à l’autre, Odagiri circule comme si toutes ces fictions et esquisses d’univers appartenaient à un même corps, dont l’entièreté restera invisible.

Partout surgit une porte mystérieuse qui s’ouvre sur un espace et un niveau de réalité qui ne devraient pas se trouver là. Odagiri fait de ce motif architectural le principe de son film. Peu à peu chaque apparition de porte met en branle une activité heuristique. Chaque récit étant plein des potentialités d’un autre, chaque personnage nous entraînant ailleurs dans des univers sans lien, quel sera le monde derrière cette porte?  Le film déborde continuellement de lui-même dans une continuité assez inouïe.

Un principe de continuité se dessine. Motifs, espaces et personnages reviennent, se déplacent, se transforment. Le récit global progresse. Les répétitions montrent un autre point de vue, né au fil du récit. Les univers se répondent comme les pièces éloignées d’une même maison. L’impression d’être passé de l’autre côté du miroir est littérale puisque les décors révèlent les coulisses d’une fiction en cours de fabrication. On pense à David Lynch et à ces arrière-scènes, couloirs, rideaux et pièces mystérieuses où se prépare quelque secret sur le point de faire irruption dans le récit. Chez Odagiri, l’impression d’être glissés derrière le décor sans avoir pour autant quitté le film, distingue Gosh!! d’une collection de bizarreries. Son absurdité possède une syntaxe. Un gag réapparaît ailleurs, légèrement déplacé par des variations qui semblent avoir leur logique de contiguïté. Et le spectateur d’essayer de comprendre pourquoi un espace réaliste débouche sur une dimension impossible. Pourquo iOliver est simultanément chien et homme sans que le film éprouve le moindre besoin de résoudre la contradiction.

Cette prolifération peut parfois tourner au procédé ou épuiser à force de vouloir surprendre. Mais il produit aussi une jubilation rafraîchissante. Derrière son chaos Odagiri possède une formidable conscience de la construction. Son désordre étant un ordre rendu invisible, se perdre dans son film permet de retrouver le caractère enfantin de l’acte de faire du cinéma, de démêler les fils d’un récit, d’inventer des mondes pour le seul plaisir de creuser des passages entre eux.

 

 

Kuso

Source : catalogue de L’Étrange Festival 2026.

Avec Kuso, Flying Lotus n’ouvre plus les portes, mais les dégonde. Réalisé en 2017 et resté inédit dans les salles françaises, le premier long métrage du musicien américain était présenté à L’Étrange Festival dans le cadre du vingtième anniversaire de Potemkine. Après un séisme dévastateur, Los Angeles n’est plus qu’une cité fantôme peuplée de survivants mutants dérivant au fil d’une succession de visions, de sketches et de cauchemars. Flying Lotus compose un objet hybride, jusque dans sa musique où ses propres compositions côtoient celles d’Aphex Twin et d’Akira Yamaoka.

Difficile de sortir indemne de Kuso. Le film constitue un choc parce qu’il oblige à éprouver simultanément des sensations que l’on croyait incompatibles. Dégoût absolu devant les bubons, les taches, les salissures, les pustules et les sécrétions qui suintent des corps. Éclats de rire devant le cocasse insensé de situations scabreuses. Effroi face aux configurations sexuelles imaginées et poussées jusqu’aux limites du pervers. On rit alors qu’on voudrait détourner les yeux, on continue de regarder ce qui nous répugne, on se surprend même à trouver beau ce qui devrait provoquer le rejet. Âmes sensibles, s’abstenir.

Lynch, Takashi Miike, Jodorowsky, Southland Tales ou Vidéodrome, toutes ces filiations s’articulent ici et aucune ne suffit vraiment à décrire l’univers de Kuso qui n’est ni gothique, ni punk, ni tout à fait psychédélique, ni réductible à la body horror. Cela ne ressemble finalement à rien de bien connu. Et c’est précisément ce que l’on aime. Flying Lotus ne fabrique pas une contre-culture reconnaissable mais son propre mauvais rêve, avec ses corps malades, ses couleurs, ses parasites, ses trous, ses fluides, ses créatures et ses sexualités étranges.

L’apocalypse passe en arrière plan, elle vaut permission générale donnée aux corps. Tout ce que la civilisation apprend à contenir passe au-dehors. La peau se tache, se perce, bourgeonne et suppure. Les orifices deviennent autonomes. Les corps expulsent, absorbent, copulent et se métamorphosent. Le dedans et le dehors ne sont plus des catégories pertinentes. Kuso possède aussi la logique des rêves les plus bizarres. Une situation en engendre une autre sans devoir justifier complètement le passage. Une pulsion devient créature, un corps devient paysage, le grotesque bascule dans le sexuel avant de devenir effrayant. Comme dans certains cauchemars, tout paraît parfaitement naturel tant qu’on le traverse et absolument insensé lorsqu’on tente ensuite de le raconter.

La surprise est que cette exhibition ne produit pas l’abjection. Au contraire, Kuso en extrait une beauté inattendue, sale, évidemment, furieusement transgressive, bizarrement dégoûtante. Flying Lotus atteint quelque chose de plus archaïque que la provocation. Il ressuscite une fascination venue de l’enfance, de cet âge où le sale attire autant qu’il écœure, où les matières interdites font rire et où l’on regarde avec émerveillement ce que les adultes nous apprendront bientôt à cacher.

En brouillant les catégories grâce auxquelles nous séparons le beau du laid, le drôle du terrifiant, le désirable du répugnant, l’innocent du pervers, et en nous entraînant très loin sur cette dernière frontière, Flying Lotus réussit plus qu’un catalogue de provocations. Étrange, hilarante, profondément dégoûtante et parfois inquiétante jusque dans le plaisir qu’elle procure, l’expérience Kuso fascine parce qu’elle ne ressemble qu’à elle-même.

 

Leviticus

Source : catalogue de L’Étrange Festival 2026.

Après avoir ouvert les récits puis éventré les corps, Leviticus d’Adrian Chiarella s’attaque à une frontière autrement plus douloureuse, celle qui sépare le désir de la peur. Présenté en première française dans la section Nouveaux Talents, ce premier long métrage australien de 2026 met en scène Naim et Ryan, deux jeunes hommes soumis à une cérémonie censée éradiquer leurs désirs homosexuels. L’expérience produit au contraire une créature capable de prendre l’apparence de celui qu’ils désirent le plus : l’un pour l’autre. Joe Bird et Stacy Clausen incarnent les deux garçons, aux côtés notamment de Mia Wasikowska. Tyson Perkins signe la photographie, Nick Fenton le montage et Jed Kurzel la musique.

L’idée est aussi simple que terrifiante : le visage aimé devient celui du monstre. Si le rapprochement avec It Follows vient immédiatement à l’esprit. Adrian Chiarella en inverse la logique. Chez David Robert Mitchell, le rapport sexuel transmet la menace. Dans Leviticus, le désir ne contient originellement aucun mal. Il faut l’intervention des adultes, de la religion et d’un dispositif prétendant le « guérir » pour le transformer en expérience horrifique.

Voilà la véritable trouvaille de Leviticus : la thérapie de conversion ne supprime donc pas le désir. Elle lui donne le visage de la peur. L’homophobie est ici thème du film d’horreur et principe de mise en scène. Aimer quelqu’un signifie désormais devoir se méfier de son image. Regarder le garçon que l’on désire, reconnaître son visage, s’en approcher ou vouloir le toucher sont des gestes potentiellement mortels. La violence homophobe atteint sa forme la plus perverse. Elle apprend à ceux qu’elle persécute à avoir peur de leur propre désir.

Chiarella tire beaucoup de cette idée avec relativement peu d’effets. Le corps de l’aimé apparaît soudain au fond d’un espace, son visage reste quelques secondes de trop dans le champ, sa silhouette familière s’approche trop, et le désir bascule alors dans la menace. Celui vers lequel on voudrait courir est celui dont il faut s’éloigner. L’efficacité du film tient à cette réversibilité permanente.

Le titre inscrit évidemment cette violence dans une histoire religieuse. Le Lévitique, régulièrement convoqué pour condamner l’homosexualité, devient le nom d’un monde où la faute supposée des adolescents révèle surtout celle des adultes qui prétendent les sauver. Le péché change de camp. L’horreur ne réside pas dans la transgression amoureuse mais dans la violence déployée pour l’empêcher. Ce qui préserve Leviticus du film à message, c’est que derrière son excellent dispositif fantastique subsiste une véritable histoire d’amour. Plus la société explique à Naim et Ryan que leur désir est monstrueux, plus Chiarella en filme la fragilité, la simplicité et l’évidence. Le film trouve là un équilibre particulièrement fécond entre singularité et inscription dans l’horreur contemporaine. Avec une remarquable économie de moyens, il transforme l’homophobie en thriller littéralement terrifiant.

Et surtout, il comprend que le plus grave n’est peut-être pas d’interdire le désir, mais de réussir à le contaminer. Lorsque la violence sociale est intériorisée, plus besoin de bourreau : celui que l’on aime suffit désormais à faire peur. Le monstre n’est donc jamais Naim, Ryan ou leur amour. Il est cette idée introduite entre eux, cette injonction qui réussit à transformer le désir en culpabilité, puis la culpabilité en terreur.

Gosh!!, Kuso et Leviticus ne pourraient en apparence être plus différents. Le premier déborde joyeusement les frontières du récit, le deuxième fait exploser celles du corps, le troisième affronte celles que la société prétend imposer au désir. Pourtant, chacun cherche à sa manière ce qui arrive lorsqu’une limite cesse de tenir.

Chez Odagiri, quelque chose de merveilleux apparaît derrière la porte. Chez Flying Lotus, quelque chose de répugnant sort du corps et devient étrangement fascinant. Chez Chiarella, quelque chose de profondément humain franchit l’interdit et révèle que la monstruosité se trouvait du côté de ceux qui avaient tracé la frontière.

Déborder, dégueuler, désirer : trois verbes qui pourraient finalement définir une certaine idée de L’Étrange Festival. Un cinéma qui ouvre les portes, salit les images et dérange les normes pour retrouver, derrière ce que le bon goût, la raison ou la morale voudraient maintenir à distance, cet étrange plaisir qui consiste à regarder précisément là où l’on nous avait appris à détourner les yeux.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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