Basil Dearden – « La Seconde mort d’Harold Pelham » (« The Man Who Haunted Himself ») (1970)

Après une longue et fructueuse carrière, qui le vit alterner productions Ealing 100% british (Au cœur de la nuit, J’étais un prisonnier) et grandes fresques de studio hollywoodien (Khartoum), Basil Dearden livre un dernier long-métrage surprenant et tristement prémonitoire. La Seconde mort d’Harold Pelham, thriller au titre funeste qui offre un éclairage troublant sur la mort du metteur en scène survenue quelques années après son tournage. On y suit un cadre d’une grande entreprise, victime d’un accident dont il réchappe miraculeusement. Une fois sorti de l’hôpital, il est alerté par une suite d’événements étranges : on lui affirme qu’il aurait dit ou fait des choses dont il ne se rappelle pas, l’amenant à penser que quelqu’un usurpe son identité. À l’origine, il y a une courte histoire d’Anthony Armstrong intitulée The Case of Mr. Pelham. Cette novela est portée à l’écran à de nombreuses reprises, notamment à l’occasion d’une pièce télévisée ainsi que par Hitchcock himself dans un épisode de sa série Alfred Hitchcock présente. L’auteur allonge ensuite son œuvre pour en tirer un roman renommé The Curious Case of Mr. Pelham (en référence au Mr. Hyde de Stevenson), que Dearden adapte aux côtés de son producteur Michael Relph (Sarabande, Noblesse oblige) avec l’aide de Bryan Forbes, scénariste du Mouchard de John Ford et futur réalisateur des Femmes de Stepford. Alors qu’il entreprend depuis plusieurs années de réhabiliter le cinéaste au travers de sa collection Make My Day ! (The Gentle Gunman, Nowhere to Go), Jean-Baptiste Thoret propose aujourd’hui de nous plonger dans cette fable étrange par l’intermédiaire d’un combo Blu-Ray et DVD. Au confluent de divers genres, sa redécouverte tardive se double d’une lecture méta et d’une aura tragique. 

copyright Studiocanal

Formellement, The Man Who Haunted Himself (on est en droit de préférer le titre original), prend les atours du pur thriller mental, d’une enquête aux frontières de la folie. Comme le signale Thoret dans son introduction, Dearden n’a pas son pareil pour étirer les situations jusqu’à leur point de rupture. Ici, l’introduction muette, qui voit se succéder des plans d’insert traduisant l’état de panique du protagoniste (il transpire, sa main vérifie que sa ceinture de sécurité est bien attachée) fait monter une tension certaine. Le montage cut, composé d’images fugaces et signé Teddy Darvas (à l’œuvre sur l’excellent et méconnu The Black Panther) contrebalance l’approche du réalisateur toute en angoisse feutrée, dynamitée par ces déflagrations visuelles et sonores chaotiques. Ainsi, le concept de double est initialement illustré lors d’une séquence de réanimation où le bruit de deux battements de cœur accompagne une anomalie de l’électrocardiogramme affichant deux lignes. Il suffit ainsi d’un rien pour générer l’anxiété, pour décaler légèrement la réalité et basculer dans l’étrange. Des décadrages et un curieux travelling latéral circulaire sont les rares effets de style au sein d’une réalisation sobre dont Christophe Gans dans son supplément n’hésite pas à pointer du doigt le rendu « frôlant le télévisuel ». Le metteur en scène, qui est alors au crépuscule de sa carrière, continue pourtant à expérimenter, notamment lors d’un final en hommage à Sueurs froides, convoquant tout autant le découpage en cases de la bande-dessinée que les couleurs criardes chères au giallo

copyright Studiocanal

Malgré toutes ces qualités, le film ne pourrait être qu’un suspense de plus, bien que maîtrisé et efficace, s’il ne révélait pas une particularité qui en fait sa force et sa spécificité : une dimension de thriller d’espionnage. Le cinéaste se frotte au genre d’une manière assez moderne, faisant d’une rivalité entre deux grandes firmes (et non deux États) l’épicentre du mystère. Ici, un système d’automatisation top secret, volé et revendu à une autre compagnie (ironiquement nommée EGO) donne le la à l’intrigue. Plus encore, le choix de l’acteur principal aiguille vers une lecture méta, certes involontaire, mais qui dessine une particularité surprenante via son personnage principal. Roger Moore, tout juste sorti de la série Le Saint qui fit sa gloire, et dont c’est, de son propre aveu, la meilleure performance à l’écran, campe l’industriel strict et son doppelgänger, avec un flegme qui n’est pas sans évoquer ses futures interprétations cultes. Son attitude de golden boy arrogant évoque le dandy Brett Sinclair, qu’il campera dans Amicalement vôtre, dont Dearden réalisera d’ailleurs quelques épisodes. Plus évident encore, et bien qu’il ne décroche le rôle de James Bond que trois ans plus tard, Pelham fait ici explicitement référence à 007 au détour d’un dialogue. Un rendez-vous dans un planétarium où trône une maquette de base spatiale comme tout droit sortie de Moonraker, et une scène de casino très “bondienne”, finissent de dresser un parallèle dont le hasard interpelle. 

copyright Studiocanal

L’entièreté du long-métrage se joue d’un principe de dualité. Durant la séquence de l’accident, les images des voitures (une très bourgeoise Rover et une sportive Lotus) se superposent, l’une contaminant peu à peu le cadre et empiétant sur l’autre. Ce double, dont le visage reste longtemps masqué, demeurant symbolisé par une allumette craquée, hante progressivement l’existence de l’homme d’affaires jusqu’à parasiter sa vie professionnelle et personnelle. Basil Dearden maintient le doute quant à la nature fantastique du long-métrage, comme il le fit avec son segment d’Au cœur de la nuit. Le mystère flirte principalement avec le drame conjugal, la femme d’Harold le soupçonnant de la tromper. Gans parle d’ailleurs de la dimension psychanalytique du film, faisant du “jumeau” du sage gestionnaire issu de la haute bourgeoisie britannique, un séducteur extrêmement sexué. Le cinéaste confronte ainsi deux visions de la masculinité de ce début d’année 70, en les renvoyant dos à dos. Ni le businessman respectable, ni le jouisseur post swinging London ne trouvent grâce à ses yeux. Le héros préfère par ailleurs changer de costume, d’apparence, presque d’identité, afin de se différencier de cet autre qui, in fine, le terrifie, comme mis face à sa propre part d’ombre. Le long-métrage entretient le suspense jusqu’à une confrontation finale où le réalisateur joue habilement avec les zones floues dans l’image. De même, comme le mentionne à juste titre Christophe Gans, le réalisateur, qui a souvent posé sa caméra à Londres, trace un trait d’union entre les quartiers chic de la City et la ville moderne reconstruite au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Encore une histoire de reflet, symbole d’une Angleterre toute en contradiction et dichotomie. Enfin, The Man Who Haunted Himself fusionne également et quasiment malgré lui, le réel et le fictionnel, de l’anecdotique au plus dramatique. Comme le protagoniste, Roger Moore se retrouve face à ses propres avatars, Simon Templar, James Bond, en passant par Brett Sinclair. Par un terrible coup du sort, Basil Dearden a rejoint Harold Pelham trois ans après la sortie du film en trouvant la mort dans un accident de la route à l’endroit même où s’achèvent les mésaventures de son héros. Ultime coïncidence troublante d’une œuvre qui achève de la plus tragique des manières la filmographie d’un auteur à part du cinéma britannique. 

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Jean-François DICKELI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.