Leigh Whannell – “Invisible Man”

Il y a des figures qui ne s’éteignent pas, qui resurgissent de temps à autre, avec plus ou moins de grâce et d’originalité. L’homme invisible semble être devenu un mythe et un matériau indémodable pour le cinéma. Bien souvent cette créature fantastique s’accapare le récit et fait sombrer le film dans l’autocentrisme. Invisible Man tente ici de renverser cette toute puissance et substitue à son point de vue un autre regard. Un regard féminin, apeuré et bien visible.

Cécilia s’enfuit de chez son riche compagnon scientifique, Adrian, après avoir trop longtemps supporté ses violences physiques et psychologiques. Avec l’aide de sa sœur elle se réfugie chez un ami d’enfance et tente de se reconstruire malgré ses traumatismes et la peur d’être retrouvée par son bourreau. Au bout de quelques semaines elle apprend par sa sœur qu’Adrian s’est suicidé. Alors qu’elle pense être libérée de son emprise, une présence invisible semble la persécuter. Connaissant le génie de son ex-compagnon en matière de technologie optique, elle devient peu à peu sûre qu’il n’est pas mort et qu’il a trouvé le moyen de continuer à lui nuire.

Puisque par définition il est celui qu’on ne voit pas, l’homme invisible serait a priori anti-cinématographique par ce caractère insaisissable. Il peut au mieux s’esquisser à travers des jeux de matières. Sans négliger le passé de cette figure légendaire, à travers des allusions inévitables aux usuelles silhouettes momifiées ou enchapeautées, Leigh Whannell en dessine un contrechamp possible. En cela le film se tourne vers une horreur plus conventionnelle où le point de vue héroïsé est celui d’une victime, généralement féminine, qui lutte contre une entité ennemie.

Copyright 2020 Universal Pictures. All Rights Reserved.

La véritable angoisse au cinéma naît d’une attente contrainte, de la perception d’une menace invisible prête à se manifester. Cette chimère impalpable était donc depuis le début taillée pour le fantastique et l’épouvante malgré ses penchants pour la science-fiction. On pourrait penser que changer ainsi de genre cinématographique reviendrait à la traiter comme un vulgaire fantôme. Erreur en partie esquivée. Quelques habiles jumpscares ont été sagement disséminés ici et là, mais c’est cette présence dérobée, cette peur réduite à l’essentiel, qui soutient une partie du film. Au moins jusqu’à ce qu’un corps de synthèse ne se laisse un peu trop voir. L’objet de la peur perd de son charme et de sa force lorsque celui-ci est exposé au grand jour. C’est le piège inhérent à l’épouvante. Si peu de cinéastes parviennent à le contourner que l’on finit par pardonner les imperfections de ceux qui n’y tombent qu’à moitié.

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Le parti pris de se détacher de l’habituelle formule chimique pour adopter un procédé technique, une combinaison d’invisibilité, fait de ce nouveau venu un homme invisible plus matérialiste que ses aînés. Ainsi lorsque l’on peut l’apercevoir, le danger prend la forme d’un homme en noir sans visage, rappelant une figure cauchemardesque universelle. Elle est semblable à l’ombre, cet archétype jungien qui incarne la partie jugée négative et donc occultée de notre personnalité. Par ailleurs, le choix de ne pas rendre accessible à la compréhension le fonctionnement de cette combinaison nous invite à adhérer à son absurdité comme à celles que nous pouvons rencontrer en rêve. Ce mélange de concret (combinaison optique) et de mystère (invisibilité) procure une sensation à la fois familière et inquiétante propre aux songes.

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Il est intéressant de constater l’évolution morale entre l’homme invisible des années 1930 (L’Homme Invisible de James Whale 1933, adaptation du roman éponyme de H.G Wells 1897) et celui ci de 2020. La notion d’hubris demeure ici centrale, ce qui n’est pas toujours le cas dans la filmographie de ce thème (Memoirs of An Invisible Man de John Carpenter 1992, où le héros est rendu invisible contre son gré et ne cherche pas spécialement à profiter de sa condition). Jusqu’à présent il était principalement question d’anti-héros, pris au piège dans la folie de leur brillante invention. En 2000, Hollow Man (pas le meilleur de Paul Verhoeven) insiste sur l’éthique trouble et la démesure de son personnage avant même sa transformation, pour ensuite poser la question fondamentale : est-ce que tout homme, libéré du regard de l’autre, se livre à des pulsions qu’il sait inacceptables ? Aujourd’hui l’homme invisible n’est plus un anti-héros ambigu, c’est une figure nuisible antagoniste. Celui-ci ne perd pas pied dans le pouvoir que lui offre sa transformation, il la conçoit délibérément pour étendre un contrôle toxique déjà établi sur sa victime.

Invisible Man : Photo Elisabeth Moss

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Il y a forcément un arrière-goût de « MeToo » dans cette histoire de femme harcelée par un homme puissant. Les mauvaises langues diront effet de mode. Peut-être. Le traitement est pourtant pertinent, pour plusieurs raisons. D’abord il permet d’aborder l’emprise psychique que peut avoir le mâle dominant mal intentionné. Ce choix de l’horreur révèle bien l’effet à long terme des violences psychologiques et corporelles : la victime est littéralement hantée par ses expériences traumatiques, et seule à les affronter. Sa parole est remise en question, elle est même accusée à tort et traitée comme une hystérique. Alors même qu’il se rend visible par les brefs dysfonctionnements de son revêtement, elle est toujours considérée comme coupable (scène avec les policiers dans l’hôpital). Son combat sera de rendre visible celui qui se dissimule, le mal que l’on pense ou espère être derrière nous. Ce n’est pas un hasard non plus si cet homme qui sévit en toute impunité est riche et puissant.

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Au-delà de la facile analogie avec cette question des violences faites aux femmes, il y a une peur plus profonde et plus générale qui hante Invisible Man. La peur d’être épié, d’être regardé à son insu. Le voyeurisme a toujours été une composante essentielle du cinéma, il n’est pas question de ce voyeurisme intrinsèque mais plutôt d’une surveillance généralisée. Cécilia semble constamment dans le viseur d’un objectif. Une foule de caméras diégétiques livrent leurs enregistrements dans le flot des images qui composent le film. Alors elle manipule les caméras de la villa pour s’en extirper puis brouille celle de son ordinateur pour limiter cette intrusion. Malheureusement pour elle comme pour nous, les espaces de liberté se raréfient. Adrian, recouvert de caméras invisibles, incarne cette omniscience toute puissante.

Les hauts murs grisâtres que traverse Cécilia pour échapper à son tortionnaire évoquent un lieu clos, une prison sous haute surveillance. Une fois sortie de ce panoptique infernal, elle espère avoir laissé derrière elle le contrôle permanent qu’il exerçait sur elle. Elle passe en réalité d’une forme d’oppression à une autre, plus sournoise. De la même manière nous passons progressivement d’une société disciplinaire qui régit des corps en milieux clos (école, famille, travail, prison…) (Michel Foucault) à une société de contrôle qui exerce une emprise constante et invisible (Gilles Deleuze) au fur et à mesure du renforcement du système capitaliste et des avancées technologiques toujours plus envahissantes. Invisible Man illustre judicieusement cette psychose de la surveillance de masse qui se fait toujours plus insidieuse. Il exprime également sa méfiance de l’image filmée et son recul par rapport à la vérité qu’on peut lui prêter. Les policiers voient un enregistrement où Cécilia est pourchassée par son ennemi invisible, et la prennent (légitimement) pour une folle. C’est la cruauté de l’image brute et non pensée, l’indifférence émotionnelle d’une caméra qui vient poser le diagnostic. C’est cette faille du dispositif qu’elle exploitera dans la scène finale où, à l’instar de Winston Smith (du roman 1984, George Orwell, 1949) elle attend d’être dans l’angle mort pour arrêter de jouer la comédie de la bienséance.

Sous des apparences d’énième adaptation opportuniste se cache, partiellement, une réflexion sur la peur en elle-même, bien qu’elle découle en réalité plus du sujet que de sa mise en scène. Invisible Man remplit docilement la double fonction du film de genre d’alerter sur des questions sérieuses tout en procurant sueurs froides et évasion. A nous maintenant d’exploiter les failles de ces maux invisibles.

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A propos de Anna Fournier

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