L’évolution de l’héroïne chez Dario Argento : quatre noms pour un seul visage (2)

Réalisé en 1984, Phenomena marque un tournant dans la filmographie de Dario Argento en donnant naissance à un type d’héroïne candide et pure confrontée à l’horreur du monde et qui va s’étoffer dans Opera, Trauma et Le Syndrome de Stendhal. Jennifer, Betty, Aura, et Anna constituent les avatars du même personnage qui, à des âges différents, à des phases différentes, dans des épreuves différentes, passe progressivement de la défense de son identité à sa perte. Cette évolution procède sans doute des revirements psychologiques d’un créateur tourmenté quand il fait osciller le sort de l’héroïne de la traversée victorieuse de l’enfer terrestre à sa plongée vertigineuse dans le gouffre de la folie.

2 – Le monde comme un conte de fées : métamorphoser pour s’évader.

Lorsque le réel devient insupportable, il faut le métamorphoser. Le regard d’enfant sert de cuirasse à l’héroïne. Première « Alice » d’Argento, Jennifer inaugure une apologie de la différence, que l’on retrouvera dans ses 3 œuvres suivantes. Phenomena peut se définir comme un conte de fées, certes souvent lugubre et sauvage mais qui rappelle combien les contes entretiennent un rapport étroit avec le domaine de l’horreur, comme en témoigne l’œuvre des Frères Grimm, abondant en épisodes proprement terrifiants. Argento a toujours été fasciné par l’imaginaire enfantin : la comptine de Profondo Rosso et ses poupées désarticulées se font l’écho de l’expérience traumatique ; quant à l’univers de Suspiria, avec sa forêt nocturne, son étrange demeure et sa méchante sorcière, il s’inspire ouvertement de Blanche-Neige. La séquence d’ouverture de Phenomena pourrait être une adaptation d’Hansel et Gretel : un bois ; des montagnes ; la caméra s’élève dans les arbres, s’approche lentement d’une petite maison, repaire idéal pour une ogresse avec sa cave aux terribles secrets… Cette entrée en matière instaure un climat de contes germaniques et d’imagerie romantique soulignée par la présence des tableaux de C. D. Friedrich accrochés sur les murs du pensionnat.

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Caspar David Friedrich comme écho romantique et ouverture au somnambulisme

La Suisse, cadre fantasmatique par excellence dans lequel Mary Shelley puisa son inspiration pour Frankenstein, l’omniprésence du vent, la dominante bleutée concourent à faire de Phenomena un conte. Simple arrière-plan dans Suspiria, le conte prend ici un tour beaucoup plus symbolique, car il s’agit de l’existence elle-même et du monde perçu comme féerique. La qualité du filtre du regard conduit à donner sa juste valeur à la vie, à conserver sa candeur, son âme d’enfant afin de savoir affronter l’horreur. Quand le monde des enfants rêveurs s’entrouvre sur un lieu de tortures et de douleurs, qui les conduit ainsi à construire leur propre univers, à recréer la réalité et en extraire la beauté des choses : la nature pour Jennifer, l’Art pour Anna. Prendre l’existence comme un conte, c’est trouver la force de survivre au sein du monde.

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La connexion avec le monde, une osmose féérique

Phenomena est une fable animiste où les jeunes filles pures communiquent avec les insectes, et qui consacre donc le règne du singe, de la luciole et des larves du grand sarcophage, proclamant la victoire de l’animal lorsque c’est l’homme qui se montre le plus primitif. Phenomena est sans doute l’un des Argento dont la structure et le ton épousent le plus cette dualité universelle, baignant tantôt dans une sauvagerie triviale de violence déchaînée et de putréfaction tantôt dans un climat absolument lumineux dès qu’il touche à la beauté originelle. Dans cet amour naïf des animaux, de la nature, des arbres, du vent célébré dans Phenomena, Argento affirme pleinement son panthéisme et sa foi dans le sacré païen. Il oppose à la fureur des hommes la pureté de l’âme unie à la magie de la nature faisant presque écho à Miyazaki.
Jennifer incarne le triomphe de la pureté au sein de l’horreur qui passe au travers du mal auquel elle est confrontée, en conservant sa blancheur : sa télépathie avec les insectes en fait une « autre ». Cet élément fantastique, ce don surnaturel qui lui permet de dialoguer avec la nature, la différencie non seulement de ses camarades de classe mais également de ses sœurs argentesques ; des quatre, elle est celle qui affrontera le mieux la vie.

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Le retour à la Suisse, fantasme romantique et apaisement ?

Rien d’étonnant à ce que la fin d’Opera fasse le lien avec Phenomena en montrant un cinéaste filmant une mouche sur fond de montagnes suisses. Car après l’obscurité générale du film, cet éden verdoyant, presque saugrenu, répond à une nécessité de remontée vers la lumière tant pour le créateur que pour son héroïne, tel un besoin de retour à la nature (à l’état de nature) et à un appel à s’y fondre. Dans Trauma les arbres sous la pluie permettent d’entrevoir des ombres mouvantes mais Argento abandonne la nature pour une féerie morbide de têtes coupées qui parlent et de plantes hallucinogènes.

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La féérie sous l’emprise de la drogue dans “Trauma”

Le merveilleux de Phenomena disparaît définitivement dans Le Syndrome de Stendhal qui n’offre même plus à l’héroïne le loisir de la contemplation. Elle n’aura comme issue que de plonger mentalement derrière la cascade d’une toile, ou dans les flots de La chute d’Icare peinte par Bruegel l’Ancien, allégorie on ne peut plus signifiante. Au mieux, la nature domestiquée subsiste dans un jardin public en milieu urbain, pour le seul moment champêtre et sentimental du film, au pire une caverne dans laquelle sera séquestrée l’héroïne d’où on entend une cascade couler et dans lequel ira se fracasser un corps. L’horizon pour Anna semble définitivement vide, sans espoir, et laisse la place à un gouffre infernal d’où elle ne sortira pas. Le Syndrome de Stendhal est en cela le premier véritable “drame psychologique” d’Argento, qui montre des proximités avec les obsessions polanskiennes de l’aliénation et de la claustration.

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Anna, héroïne polanskienne

Argento y délaisse celle de la nature pour la contemplation esthétique – qui devient le moteur de son film – ce qui implique à la fois la perception d’une beauté hors du monde, mais un nouveau risque d’abandonner le réel. Le sentiment d’évasion des opus précédents est absent du Syndrome de Stendhal : l’amour du beau ne sauve plus, se mue en douleur qu’on cherche à oublier. L’Art, illusoire échappatoire, emprisonne le regard. Il émeut Anna, la pénètre, la détruit. Argento interroge le propre rapport du spectateur à la fuite du réel, de la contemplation de la peinture au spectacle du cinéma. “Dérangeant, morbide… comment réagira-t-il ; plaira-t-il à Anna ?” s’interroge le psychopathe. Betty prisonnière des aiguilles laisse place à une Anna qui faute de pouvoir s’évader est devenue sa propre prison.

Retrouvez les différentes parties de ce dossier (première version publiée sur le site Cinétudes)
Partie 1 : Toute puissance du regard : observation et représentation.
Partie 3 : S’initier à sa différence…
Partie 4 : L’expérience de la douleur : de l’élévation à la chute.

Lire aussi la chronique de Vincent Nicolet à l’occasion de la ressortie d’Opera en Blu-Ray/DVD

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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