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Entretien avec Michel Delville autour de son livre Radiohead OK Computer

Michel Delville enseigne la littérature et la littérature comparée à l’Université de Liège (Belgique). Il a publié une dizaine de livres et une centaine d’articles relatifs à la littérature, aux arts visuels, à la musique et, plus généralement, aux études transversales et interdisciplinaires dans le domaine des sciences humaines. Parmi ses sujets d’études : la poésie en prose américaine, l’écrivain J. G. Ballard ou encore loeuvre de Frank Zappa. Il compose également de la musique jazz, rock et électronique avec The Wrong Object, douBt et Machine Mass feat. Dave Liebman. Il publie aujourd’hui un essai chez Densité, dans la collection Discogonie, sur l’album OK Computer de Radiohead. Nous l’avons rencontré pour évoquer ce livre qui offre une relecture riche et passionnante d’un des albums les plus emblématiques des années 90.

Michel Delville

Michel Delville (c) Jos Knaepen

En tant que musicien, ton travail s’inscrit plutôt dans une certaine proximité avec le jazz et la musique de Soft Machine ou Frank Zappa, sur lequel tu as par ailleurs rédigé un ouvrage (Michel Delville & Andrew Norris, Frank Zappa, Captain Beefheart and the Secret History of Maximalism, Salt Publishing, Cromer, 2005). Dès lors, pour quelles raisons as-tu choisi d’écrire sur l’album de Radiohead, OK Computer ?

C’est assez simple. J’ai eu le choix entre plusieurs options. Il s’agissait d’établir une liste de priorités puisque l’éditeur avait pour but de créer une collection cohérente avec une certaine diversité au niveau des choix stylistiques et de l’époque considérée. Les deux premiers volumes étaient consacrés à Pornography de Cure et Harvest de Neil Young. J’étais tenté, au départ, par une option confortable : écrire sur des gens que je connais très bien, aller vers Zappa ou Beefheart sur qui j’avais déjà écrit auparavant… Puis, j’ai décidé de me mettre en danger en écrivant sur un groupe que je connaissais un peu moins, même si Radiohead est un groupe que j’apprécie depuis ses débuts. Cela me forçait à me pencher sur le format chanson, format que j’ai commencé à pratiquer dans le cadre d’un projet électro que je venais de lancer en tant que musicien. Donc le fait d’écrire pour la première fois dans un format « chansons » m’a incité à aller voir du côté de Radiohead parce que ça correspondait à ce que j’étais en train de faire au niveau créatif. Alors pourquoi Ok Computer plutôt qu’un autre ? Ce n’est pas mon album favori. Mon album favori, c’est In Rainbows jusqu’à présent. Mais, à partir du moment où il ne doit y avoir qu’un volume de Discogonie sur Radiohead, je me suis dit que c’était peut-être sur leur album charnière qu’il y avait le plus de choses à dire : les références culturelles d’OK Computer lui confèrent un statut d’album-concept, ce qui n’est pas le cas des autres albums de Radiohead. La cohérence de l’album se prête à ce voyage discogonique auquel nous invite la collection, ce qui n’aurait pas été possible avec Amnesiac que j’aime beaucoup aussi ou In Rainbows. Ces deux albums sont plus hétéroclites au niveau des références et des styles pratiqués. Etant littéraire, j’étais également plutôt tenté par la recherche de références intertextuelles. Pas de manière abusive! J’espère ne pas l’avoir fait. Mais celles-ci me semblaient aussi plus marquées dans OK Computer, qu’elles soient implicites ou explicites d’ailleurs. Voilà pour le choix !

 Dans ton livre, tu démontres aussi combien l’album est finalement, malgré tout, influencé par le jazz et par Bitches Brew de Miles Davis.

 Oui, c’est vrai, il y a ces liens possibles, mais je dois avouer que je ne les ai découverts qu’au moment de me pencher sur la musique. C’est en l’écoutant dans le détail que j’ai découvert qu’il y avait ce sous-texte « Milesien » qui est revendiqué par certains membres du groupe. Celui-ci est apparu dans les nombreuses interviews compulsées pour faciliter la rédaction de ce volume. Il existe sur la toile énormément d’informations sur le genèse du disque. C’est quelque chose que j’ai découvert par la suite. Je n’ai pas été vers l’album en me disant : « Voilà un album qui est influencé par le jazz, je vais m’y sentir à l’aise ! » Cela dit, à force d’analyser les morceaux, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose de substantiel dans cette revendication de l’influence de Milles Davis.

 Par exemple ?

 Il y a un passage qui traite de la rythmique dans Airbag qui me semble corroborer le fait que les membres du groupe écoutaient Bitches Brew au moment d’enregistrer l’album. L’écoute de l’album était au départ plutôt relaxante pour eux, mais elle a finalement influencé le jeu de basse, entre autre dans Airbag, ainsi que les stratégies d’enregistrement de l’album. Par exemple, l’ordre dans lesquelles certaines parties ont été enregistrées. Il est arrivé que la batterie soit enregistrée après la basse ou encore que des éléments de sessions antérieures soient convertis en boucles au sein des morceaux définitifs. Une chose que Macero (le producteur de Bitches Brew) recommandait à Miles Davis au moment où il concoctait son album. Donc, cette connexion est réelle comme l’est également celle du rock progressif bien qu’elle ne soit pas du tout revendiquée par le groupe qui, à l’époque, avait peur d’être récupéré par une vague néo-prog, ce qui leur aurait donné mauvaise presse. Il s’agissait pour eux de se situer dans un contexte post-rock un peu plus recommandable, surtout dans les années 90 !

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 En quoi OK Computer est-il un concept-album ?

 Il y a une telle cohérence, une telle unité au travers de l’album qu’on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il a été construit dans ce but. Thom Yorke a passé à peu près trois semaines, selon Jonny Greenwood, a chercher l’ordre des pistes qu’il avait encodées sur son mini-disque. Il cherchait l’ordre idéal. On pourrait croire qu’il s’agit d’un ordre basé sur des considérations purement esthétiques mais cela indique le niveau de cohérence structurelle auquel le groupe voulait aboutir. Du point de vue des paroles, celles-ci sont extrêmement cohérentes, voire même obsessionnelles, dans leurs préoccupations par rapport à un certain nombre de thèmes récurrents : l’obsession sécuritaire sous toutes ses formes (l’airbag, les alarmes, la domotique…), tout ce qui peut nous procurer un faux sentiment de sécurité organisé par l’état ou organisé par le consommateur lui-même… Il y a aussi le thème orwellien évident tout au long de l’album. Il y a enfin le fait que l’album s’ouvre sur un dérapage, un accident de voiture, et qu’il se termine sur Lucky, une autre chanson qui traite de la menace de l’accident de voiture et de la nécessité de vivre un peu plus lentement… Donc, il me semble qu’il y a assez d’arguments pour étayer la thèse d’un concept album. Dans les autres albums, on ne retrouve pas ce genre de continuité conceptuelle.

 OK Computer débute par un accident de voiture. C’est quelque chose que l’on retrouve dans une chanson comme Always Crashing in the Same Car de David Bowie. On pense aussi aux romans de J. G. Ballard sur lequel tu as travaillé également. Comment interpréter ces références ?

 Sur le thème de l’accident de voiture dans la chanson populaire anglo-saxonne, il y aurait un livre à écrire : ça remonte au blues et ça se développe tout au long du 20e siècle. Tu as cité Bowie et il y a bien d’autres exemples. On ne peut pas s’empêcher, dans une culture anglo-saxonne et plus spécifiquement britannique, de rapprocher ça de Crash et de The atrocity exhibition de Ballard. Le thème de l’esthétisation de l’accident de voiture que Ballard traite au travers de célébrités comme Jane Mansfield ou John Fitzgerald Kennedy, est exploité dans l’album de manière très très forte : ça fait partie des références implicites, de ce que j’appellerais un rapprochement culturel. Personne n’a jamais revendiqué cette filiation au sein du groupe. Par contre, il y a des références littéraires dans l’album, notamment au roman de Jonathan Coe, Testament à l’anglaise, qui sont certes très claires et nettes. Il y a aussi d’ailleurs une filiation entre Coe et Ballard. Ce que j’ai essayé de faire, c’est de contextualiser ce genre de thématiques dans un plus large ensemble de références culturelles qui comprend entre autre Ballard, la tradition de la chanson qui traite d’un accident de voiture, ou encore le pamphlet sur les dangers de l’automobile Unsafe At Any Speed de Ralph Nader, le leader du parti vert américain… Quelque part, cela met le doigt sur quelque chose de central dans l’album : il y a une attitude très luddite, donc anti-technologique, chez Radiohead, mais, en même temps, la technologie est utilisée afin de créer de nouveaux paysages sonores et d’explorer de nouveaux territoires musicaux. Bref, il y a une relation très ambivalente par rapport à la technologie qui, dans les paroles est décriée, et dans les techniques d’enregistrements, dans la computerisation de certaines parties enregistrées, est l’instrument d’une exploration musicale. Cette relation d’amour-haine avec la technologie me semble assez intéressante. 

Radiohead en 1997 (de gauche à droite) : Phil Selway, Ed O’Brien, Thom Yorke, Colin Greenwood, Jonny Greenwood

Radiohead en 1997 (de gauche à droite) : Phil Selway, Ed O’Brien, Thom Yorke, Colin Greenwood, Jonny Greenwood

 Les années 90 débutent avec des sonorités lo-fi et grunge et s’achèvent avec un avènement des musiques électroniques, de l’electronica. Le trajet de Radiohead durant cette période semble épouser cette évolution : Creep a pu être rapproché de Nirvana et, à la fin de la décennie, Kid A est contemporain des albums de Air ou Röyksopp. J’ai l’impression que les années 96-97 sont celles du basculement entre ces deux tendances. Sorti en 1997, OK Computer me semble précisément au carrefour de celles-ci.

 Oui, cela me semble être l’album charnière dans la discographie de Radiohead. C’est tout à fait ça.  Je pense qu’à cet égard-là, il n’est ni en avance, ni en retard sur son temps. Il est, comme tu dis, pile-poil sur cette charnière. Radiohead, c’est un groupe-éponge qui assimile pas mal d’influences. Il y a ce qui pourrait être interprété comme un mouvement nostalgique vers des sonorités comme le mellotron qui intervient pas mal sur cet album. Il y a aussi l’usage plus intensif des drum machines, des ordinateurs… Les membres du groupe reconnaissent qu’ils y avait chez eux à l’époque un manque de maîtrise flagrant de ces technologies. Il y a l’apport de Nigel Godrich à la production qui a mis un peu d’ordre dans tout ça. Il y a dans OK Computer les influences combinées des ancêtres de la musique électronique ou répétitive comme le Krautrock de Can qui revient dans pas mal d’interviews et l’arrivée de Squarepusher, Amon Tobin et d’autres qui ont certainement poussé le groupe à développer ce qui deviendra leur marque de fabrique.

 J’ai du mal à voir des groupes au même moment suivre un trajet équivalent.

 Oui, c’est pas évident. Les groupes britanniques auxquels on les a associés à l’époque n’ont pas suivi du tout le même trajet. On rapproche parfois Radiohead de Blur, mais il n’y a pas vraiment d’équivalences. Il y a quelque chose de singulier qui est quand même circonstanciel comme tu l’as évoqué : ils se sont trouvés à la croisée d’influences, ressentant le besoin de rebondir, pris par la peur de répéter les albums précédents, et ça a mené vers OK Computer qui exerce encore une influence durable, je crois, et qui a assez bien vieilli.

 La collection Discogonie est assez contraignante pour ceux qui y écrivent : il faut respecter un petit format dont la lecture équivaut quasiment à la durée d’un album, il faut aussi aborder chaque titre. Tu t’es donc penché sur chacun des morceaux d’OK Computer. J’ai néanmoins l’impression que certains morceaux ont été développés un peu plus que d’autres, notamment Paranoid Android. Peux-tu expliquer l’importance de ce titre ?

 C’est un titre qui, dans l’analyse, occupe plus de place que les autres. Cela s’explique aussi parce qu’il est plus long. C’est, avec Airbag, celui qui m’a semblé le plus important. Airbag parce qu’il est programmatique au niveau des thématiques et des techniques d’enregistrements. On a déjà évoqué Miles Davis et les influences culturelles et musicales du morceau. Pour moi, Airbag contient déjà in nuce tout ce qui survient par la suite. Paranoid Android est un titre qui s’insère bien dans la continuité conceptuelle de l’album dans la mesure ou il traite de manière déjantée, très surréaliste et satirique, d’un androïde proche de l’androïde dépressif du Hitchhiker’s Guide to the Galaxy de Douglas Adams. Au niveau formel, le morceau dérive vers un des formats les plus intéressants de l’album qui est un format en trois parties. Celui-ci comprend trois mouvements qui font référence à des modèles classiques, des modèles caractérisés comme « progressifs » puisque, quand on parle d’une chanson rock en plusieurs parties, on pense tout de suite au rock progressif. Cela a été démenti par Jonny Greenwood dans une interview. Les modèles de Greenwood sont à chercher ailleurs : Messiaen, Penderecki… C’est à ça qu’il aspirait ou, éventuellement, Miles Davis, mais certainement pas Yes ou Genesis. Paranoïa Android, c’est un morceau dans lequel les performances vocales de Thom Yorke sont particulièrement remarquables. C’est aussi un morceau qui combine les qualités d’autres chansons de l’album : le punch de certains morceaux rock, le côté éthéré du troisième mouvement avec les voix d’anges… Ce qui est intéressant dans ce morceau, c’est d’envisager le grand décalage entre la beauté des développements harmoniques et les paroles. Là, il y a une sorte de défiguration des lyrics, du langage lyrique au sens français du terme, qui est opéré au sein de ce morceau. Si on se penche sur ce que Thom Yorke nous chante dans cette espèce d’envolée transcendantale (musicalement parlant, c’est comme ça qu’on la ressent), c’est exactement le contraire : c’est un morceau qui parle d’abjection, de désolation et de dépression. C’est ce qui, pour moi, fait le charme un peu pervers d’OK Computer et c’est ce qu’un livre comme celui-ci peut peut-être mettre en exergue : il y a une tension permanente entre la beauté des mélodies, le côté séduisant des harmonies, et le contenu, désarmant dans son pessimisme, du misérabilisme des paroles. Thom Yorke, évidemment, y est pour beaucoup et c’est une de ses marques de fabrique. Quand on écoute d’autres albums, on retrouve le même tiraillement entre le contenu et la forme qui devient presqu’insoutenable et qui rend la chanson pour certains irritante et pour d’autres plus poignante.

Le site de l’éditeur : http://discogonie.blogspot.be/p/in.html

Le site personnel de Michel Delville : http://www.micheldelville.com

A propos de Alain Hertay

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