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Aurélien Ducoudray et Mélanie Allag – « L’anniversaire de Kim Jong-Il »

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que les témoignages autour des systèmes totalitaires, façon vis-ma-vie-d’opprimés, fascinent les romans graphiques et leurs éditeurs, attirés par le succès quasi immédiat de la tendance « histoire vraie et authentique dans un monde dégueulasse ».

Que l’on songe au père de tous dans l’ère moderne, le Persepolis de Satrapi ou à son plus jeune fils L’arabe du futur de Sattouf, le regard enfantin qu’ils ont souvent en commun y ajoute un effet de réel à même de susciter l’empathie immédiate du lecteur.

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C’est cet axe qu’ont choisi sans trop de surprise Aurélien Ducoudray (au scénario) et Mélanie Allag (au dessin) pour leur dernière création, L’anniversaire de Kim Jong-Il, en créant de toute pièce le jeune Jun Sang, jeune garçon né le même jour que le suprême leader de Corée du Nord dans un pays où on ne célèbre pas les anniversaires, et dont le fébrile amour patriotique d’enfant va peu à peu s’effriter lorsqu’il découvre la triste réalité du système : famine, extorsions, racisme d’Etat, privations de libertés et morts injustes sont au programme d’un pays où chacun épie l’autre dans le but de sauver pour quelque temps sa propre peau.

Réduits par la faim et la peur à une fuite nécessaire vers la Chine, victimes d’un passeur peu honnête, sa famille et lui vont alors être expédiés en camp de rééducation, plongeant dans le gris du monde au moment où les couleurs disparaissent du dessin en même temps que l’espoir d’un monde meilleur.

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Est-ce dû à la longueur de l’album ? Au fait que son auteur soit journaliste plutôt qu’acteur de cette histoire, ne témoignant donc que par recomposition ?

Quoi qu’il en soit, quelque chose coince et manque, dans ce roman graphique pourtant fascinant par instants, en particulier dans ses deuxième et troisième parties (le camp, la Chine), et servi par un dessin au crayon faussement naïf, dont la décoloration suit à merveille les évolutions du héros.

Difficile à attaquer sur le fond, juste et documenté (la description des camps, les communautés d’exilés, même si le trait est souvent simplifié à outrance), assez beau dans sa psychologie pervertie d’un enfant, c’est peut-être dans son angle que s’effrite le récit : en exagérant l’effet de naïveté jusqu’au conte, il ne parvient jamais à se départir de l’aspect un peu fake de sa proposition, enchaînant les détails pour effet de subjugation à même d’émouvoir la lectrice de Telerama (« C’est quand même dur ce que vivent ces gens et ces pauvres gosses », souligné bien souvent d’un « Tu imagines ? »).

Privilégiant l’information au sentiment, il réduit le jeune Jun Sang à un archétype, Candide dans l’horreur trimballé de dossiers en dossiers plutôt qu’occupé à exister réellement. Il pourrait être n’importe quel gosse du pays, ou n’importe quel gosse de n’importe quel pays, et on sent bien que tout fut patiemment construit pour créer une fiche personnage à même de transmettre le maximum d’informations en un minimum de pages.

C’est face à cette rationalisation du récit vers du pur performatif que se questionnait sans doute la longueur de l’album face à son sujet : Marjane Satrapi avait devant elle 4 tomes, Riad Sattouf (pour ne citer qu’eux) prépare la sortie de son troisième.

A l’efficacité du listing qui donne l’impression parfois de courir de case en case (alors là ils ont faim, là X meurt, case suivante ils sont exilés), on aurait alors préféré largement un temps du quotidien, que semble esquisser la jolie invention du soldat Weng, personnage mythique de bande dessinée que le gamin transporte avec lui, ou l’avenir raté de sa grande sœur parce qu’elle chante par stress une version sud-coréenne d’une chanson populaire.ak7-235e7

Une histoire plutôt que l’Histoire : c’est ce genre de détails qui font défaut, et on rêverait face à la démonstration un moment de banalité, ces instants suspendus où l’absurde et l’horreur du système se dévoile plutôt par touches en biais au milieu d’une ambiance plus vaste que par la grande fresque plutôt convenue de ceux qui fuient.

Éditions Delcourt, Collection « Mirages », 128 pages, 17,95 euros. Sortie le 24 Aout 2016.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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