Jean-Baptiste Lully – “Phaëton” – m.e.s Benjamin Lazar / direction musicale Vincent Dumestre (Opéra Royal de Versailles)

Phaëton  n’est pas l’opéra le plus léger de Jean-Baptiste Lully.  Nous sommes bien loin du merveilleux amoureux de Cadmius et Hermione créé dix ans auparavant par le compositeur avec son fidèle librettiste Philippe Quinault. Sous ses ornements mythologiques, la tragédie lyrique est une allégorie tranchante de l’ambition et du pouvoir. Elle est traitée avec une telle radicalité, de manière si frontale et directe, que le rideau final tombe sans qu’elle se soit embarrassée d’un épilogue. L’argument de Phaëton est simple. En Egypte, Lybie, fille de Merops, Roi d’Egypte, pleure ses futures noces, craignant de ne pas être mariée à celui qu’elle aime, Epaphus, fils de Jupiter. Pendant ce temps, le jeune et arrogant Phaëton confie à sa mère son désir de devenir maître de l’univers ; elle lui conseille d’abandonner l’amour pour la gloire et de convoiter Lybie. Mais le devin Protée annonce la prophétie : le pouvoir sera le présage de son funeste destin ; la gloire mènera Phaëton à la mort. Sourd à ces menaces, Phaëton n’a qu’un seul objectif : régner.

   

A l’instar d’un voyage dans le temps, le spectateur découvre l’opéra de Lully, rejoué à l’endroit même où il fut créé trois siècles plus tôt. Habitués de Versailles, Benjamin Lazar et Vincent Dumestre n’en sont pas à leur première mise en scène d’opéra de Lully, comme en témoignent leurs impressionnants Bourgeois Gentilhomme et Cadmius et Hermione. Le duo a un vrai désir, celui d’immerger le spectateur dans la position de l’homme du XVIe siècle. Mais, ô surprise !, Benjamin Lazar opère ici des revirements radicaux qui témoignent d’une volonté d’évolution dans son travail. Il abandonne l’éclairage à la bougie, les fastes chamarrés du théâtre à machine, les costumes d’époque méticuleusement reproduits. Dans Phaëton régnera le merveilleux de l’anachronisme, ou mieux encore des époques entremêlées, lorsque les acteurs portent à la fois des sweets à capuche, des chaussures de marche et des robes étincelantes, des diadèmes scintillants. Benjamin Lazar troque en quelque sorte l’historique contre une forme d’universalité où tous les siècles se rejoignent en un temps unique, une chronologie déboussolée. Ici totalement fantasmée, l’Egypte se pare de costumes rêvés, réinventés, parfois proches du cinéma d’un Ken Russel ou des costumes de Peter Greenaway dans Prospero’s Books ou Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant. Le baroque est donc plus que jamais présent dans ce Phaëton, non pas dans le mimétisme, mais dans le renouvellement de son inspiration pour en retrouver l’essence, et l’inscrire dans l’atemporalité. Dans cet opéra pourtant très baroque, il est étonnant de constater l’effacement des couleurs – malgré des costumes aux tonalités vives et brillantes.

Les gris sont privilégiés, ainsi que le noir des décors élancés, à la géométrie préférant l’arête à l’arabesque. Sans doute portée par le ton presque funèbre de Phaëton, la mise en scène de Benjamin Lazar va alterner le rutilant et l’épuré, dans des murs souvent nus, sombres et écrasants mais qui s’ouvrent sur d’autres portes, d’autres antres, d’autre cavernes, comme des poupées russes. Il est impossible de ne pas relier les partis-pris de Benjamin Lazar à l’évolution de notre monde, de notre civilisation, tant Phaëton semble parfois nous tendre le miroir de ce que nous vivons. Si Phaëton s’attaque à la folie du pouvoir, il ne faut pas y voir une quelconque subversion de la part de Lully / Quinault, affirme le metteur en scène :

Il peut paraître étonnant que le Roi Soleil assiste ainsi symboliquement à la chute de son fils. Trente ans exactement après le Ballet royal de la nuit du jeune Lully et du jeune Louis XIV encore dansant, le soleil semble être à présent une force potentiellement destructrice. La lecture est cependant historiquement inexacte et il ne faut pas voir une quelconque volonté critique de la part du compositeur du librettiste. C’est à Jupiter, autre image de Louis XIV, que revient le mot de la fin.

Vincent Dumestre évoque une possible allusion à Fouquet, le destin de Phaëton pouvant servir de leçon et prévenir les éventuels rivaux du Roy des risques qu’ils encourent. Cette fois, Benjamin Lazar n’a pas l’intention de se plier pleinement à la convention de la représentation royale, telle que Louis XIV la souhaitait, à soumettre pleinement le spectateur à cette immersion. Les temps ont changé et le metteur en scène ironise sur la loi du tyran, des tyrans d’hier et d’aujourd’hui et la folie du pouvoir. Lors de la grande scène d’hommage au Roi Soleil, on apercevra d’emblématiques chapeaux, dont le bicorne de Bonaparte. Les siècles se suivent et se ressemblent avec leur lot de despotes. Ainsi plusieurs fois, seront projetées des images d’archives, de défilés militaires, d’intronisations, de visions de ces nouveaux Rois Soleil, dont celle d’un certain président jupitérien au visage flouté. Si le procédé est pittoresque, on ne peut s’empêcher d’y déceler une vraie colère, plus encore au sein du cadre si privilégié de l’Opéra Royal du Château de Versailles. Benjamin Lazar n’utilise pas les mécanismes de projections qu’à des vues subversives. Il n’oublie pas de stimuler la rêverie, avec de superbes ombres chinoises, des enchaînements de dessins, gravures, photos, en totale adéquation avec la scène s’harmonisant pleinement aux mouvements musicaux. Ce qui frappe en effet le plus dans Phaëton est cette osmose rythmique entre la partition et le spectacle visuel. L’apocalypse entrera par le craquement d’une allumette qui enflammera la scène. A ce titre, l’un des plus beaux moments ouvrira les portes du Palais du Soleil avec ses extraordinaires jeux de miroir, décuplant une intensité dramatique déjà à son acmé.

Comme toujours Le Poème harmonique porte plus que jamais son nom, dans une interprétation particulièrement enlevée dirigée de main de maître par Vincent Dumestre, qui sait dépasser l’apparent classicisme de la partition pour la mettre en valeur dans toute sa splendeur et sa singularité. Jamais un opéra de Lully n’avait dégagé autant de violence, de sécheresse parfois. Chose rare, habitués aux spectacles doux et caressants, au lyrisme enveloppant, nous nous sentons secoués, ébranlés.  Impression riche que cette absence de docilité et d’académisme !

La distribution est également éclatante. Mathias Vidal réussit à doter Phaëton d’une complexité étonnante, entre instant de domination et fragilité juvénile. Dès qu’Eva Zaïcik commence à chanter, elle nous transporte littéralement, et nous partageons la douleur de Lybie. Victoire Bunel est quant à elle une très émouvante Théone, tour à tour pleine d’énergie de combat, et minée par son amour détruit. Lisandro Abadie impressionne par la gravité enveloppante de son timbre, qu’il soit Saturne, Epaphus, Jupiter. Pour ma part, j’avoue un coup de foudre pour la voix de Cyril Auvity, particulièrement lorsqu’il incarne le Soleil, offrant une séquence enflammée de tiraillement entre le pouvoir du Dieu et l’amour du père, terrassante de beauté.

Novatrice dans ses partis-pris d’universalité et de ponts avec notre époque, cette nouvelle mise en scène emplit somptueusement nos oreilles autant qu’elle stimule notre esprit et nos sens.

Mathias Vidal :  Phaéton
Éva Zaïcik  : Lybie
Victoire Bunel  : Théone
Lisandro Abadie  : Saturne, Epaphus, Jupiter
Cyril Auvity  : Triton, le Soleil, la Déesse de la Terre
Léa Trommenschlager : Climène
Viktor Shapovalov : Protée, le Roi tributaire
Elizaveta Sveshnikova : Astrée, une Heure du jour
Aleksandre Egorov : Mérops
Alfiya Khamidullina  : une Heure du jour
MusicAeterna
Le Poème Harmonique – Vincent Dumestre : Direction
Benjamin Lazar : Mise en scène
Mathieu Lorry-Dupuy : Scénographie
Alain Blanchot  : Costumes
François Menou  : Lumières
Yanoo Chapotel : Vidéos
Mathilde Benmoussa : Maquillage et coiffure
Elizabeth Calleo  : Assistante à la mise en scène

PRODUCTION : OPÉRA DE PERM (RUSSIE) – OPÉRA ROYAL – CHÂTEAU DE VERSAILLES SPECTACLES
EN COLLABORATION AVEC LE POÈME HARMONIQUE
AVEC LE SOUTIEN DE L’ADOR – LES AMIS DE L’OPÉRA ROYAL ET DE L’INSTITUT FRANÇAIS
CRÉATION DU 14 AU 18 MARS 2018 À L’OPÉRA DE PERM (RUSSIE)
REPRÉSENTATIONS DU 30 MAI AU 3 JUIN 2018 À L’OPÉRA ROYAL DE VERSAILLES

Photos : http://www.chateauversailles-spectacles.fr

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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