"Les Autonautes de la Cosmoroute", m.e.s. Thomas Quillardet, Théâtre de Vanves

Les Autonautes de la Cosmoroute est un spectacle sur le temps que l’on ne prend plus pour regarder les choses qui nous entourent. C’est un regard qui sent l’asphalte surchauffée par la canicule et qui cloque, une oreille tendue sur le passage tonitruant des pneus qui passent et défilent comme les jours et la tendresse de deux regards amoureux confrontés à celui de la modernité.
 
En 1982, Julio Cortàzar (« Le Loup ») et sa femme Carol Dunlop (« L’Oursine ») se sachant tout deux condamnés par la maladie, décident de sillonner l’autoroute reliant Paris à Marseille avec pour consigne de ne jamais quitter l’A6 et l’A7 et cela à raison de deux arrêts par date sur les aires de repos. Ils mettront 33 jours à bord de leur Combi Volkswagen nommé « Fafner » pour rejoindre la cité phocéenne et cela au gré d’un périple touchant fait de rencontres et de réflexions sur le temps qui passe, la ville, la route et la mort, observations qu’ils retranscriront méthodiquement dans des carnets de voyage.
 
« 1. Faire le voyage de Paris à Marseille sans quitter l’autoroute une seule fois.
2. Prendre connaissance de chaque parking, à raison de deux parkings par jour, en passant toujours la nuit dans le deuxième quel qu’il soit.
3. Faire des relevés scientifiques de chaque parking, et prendre note de toute autre observation pertinente.
4. S’inspirant peut-être des récits de voyages des grands explorateurs du passé, écrire le livre de l’expédition. Celui comportant d’une part “tous les éléments scientifiques, climatiques et phénoménologiques sans lesquels un tel livre n’aurait pas l’air sérieux ; et, de l’autre, une partie en quelque sorte parallèle, à écrire selon les règles d’un jeu de hasard ».
 
« Cette autoroute parallèle que nous cherchons n’existe peut-être que dans l’imagination de ceux qui en rêvent […] si elle existe, donc elle comporte non seulement un espace physique autre, mais aussi un autre temps. Cosmonautes de l’autoroute, à la façon des voyageurs interplanétaires qui observent de loin le vieillissement rapide de ceux qui sont encore soumis aux lois du temps terrestre, qu’allons-nous découvrir en retrouvant ce rythme de chameau après tant de voyages en avion, métro, en train ? […]. Autonautes de la cosmoroute dit Julio. L’autre chemin et cependant le même. » Julio Cortàzar et Carol Dunlop, Les Autonautes de la Cosmoroute.
 
 
(c) Elisabeth Carecchio
 
Au-delà de l’expérience littéraire, ce voyage est l’occasion d’une véritable réflexion sur le temps et le fait de le prendre. En choisissant de « dilater » spatialement et temporellement cette expédition au(x) possible(s), Cortàzar et sa femme prennent le parti de s’éloigner de « la Grande Habitude » comme ils nomment la vie quotidienne et cela en s’attardant sur tous les détails qu’on ne voit généralement pas ou plus et qui se cristallisent dans les anecdotes vécues sur la route. C’est le son des voitures qui passent et qui se transforment d’une aire à l’autre, celui des oiseaux qui pépient. Le ballet des camions et autres semi-remorques, celles des familles qui se livrent à d’étranges emplettes dans les magasins de routiers. Les sandwichs, les canettes de soda achetés à la hâte. La forme des toilettes. Les rituels qui reviennent d’une étape à l’autre. L’établissement de nouvelles habitudes. La nourriture que l’on réchauffe à la va-vite. S’arrêter sur les détails pour percevoir au plus près ce qui nous entoure et nous façonne en tant qu’être.
 
« Quand on regarde deux objets séparés et que l’on commence à regarder l’espace entre deux objets, quand on concentre son attention sur cet espace, sur ce vide entre les deux objets, à un moment donné, on perçoit la réalité.” » Julio Cortázar et Carol Dunlop, Les Autonautes de la Cosmoroute.
 
Presque trente ans plus tard, le collectif Jakart et Mugiscué mené par le jeune metteur en scène Thomas Quillardet, marqué par l’ouvrage, décide de revivre l’expérience et part sillonner la route, la même que celle avalée par l’auteur argentin et sa femme. De nouvelles notes, de nouveaux sons, de nouvelles expériences, qu’ils vont imbriquer à ceux récoltés par l’auteur de Marelle. De ce matériel riche va naitre un spectacle qui portera le nom du livre, « Les Autonautes de la Cosmoroute » et qui tentera d’adapter et transmettre ce goût du détail et cet amour du jeu par la scène.

(c) Elisabeth Carecchio 
 
Un peu fouillis, un peu foutraques, les comédiens donnent à voir leurs anecdotes en échos de celles de Cortàzar : on sourit beaucoup, on s’intrigue aussi : le périple est beau, la richesse vraie. C’est dans un sens adolescent : ça en a la fraicheur et la candeur. Il s’agit de saisir le temps et l’espace une nouvelle fois, de les corréler à nous, spectateur et de les interroger. Une expérimentation : ça joue beaucoup, c’est canaille. Nous, fourmis, scrutés que nous sommes dans notre rapport avec le réel. Le quotidien. L’ennui qu’il peut susciter. Si le procédé scénique finit par lasser lui aussi tant il est souvent répétitif, décousu, fragmentaire et manque parfois de cohérence dans certaines des thématiques qu’il aborde, la fraicheur des comédiens et la beauté de la relation qui unissait « le Loup à l’Oursine » et qui est retranscrite ici avec beaucoup de délicatesse, finissent par nous emporter avec une extrême tendresse tant et si bien que l’on oublie ces défauts. Le dénouement, magnifique, reste la preuve allégorique que la véritable route réside dans ce lien qui nous unis les uns aux autres et sur lequel nous cheminons tous sans nous en rendre compte.
 
Au-delà du spectacle en lui-même, la recherche effectuée par cette compagnie est plus qu’intéressante. Le plaisir pris par le groupe de comédiens est évident : le voyage qu’ils ont fait a sans aucun doute été d’une grande richesse, une expérience humaine rarissime et il est rafraichissant de la partager avec eux, d’autant plus qu’ils font preuve d’une vraie complicité. Nous faisons la route tous ensemble, nous aussi nous conduisons Fafner.
 
Alors oui, pardonnons  les quelques lourdeurs de la mise en scène, et prenons la route car elle vaut le détour tant elle est humaine.

 

 
Un joli spectacle que nous avions vu au Théâtre de la Colline à découvrir ou redécouvrir le 30 et 31 mai au Théâtre de Vanves.

A propos de Alban Orsini

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