"Un Mage en Été", m.e.s. Ludovic Lagarde – Théâtre du Rond-Point

Il est rare qu’au théâtre on vous donne à voir sans montrer, et lorsque cela arrive, cela s’appelle poésie.
 
Un Mage en Été est le genre de spectacle qui divise : on adore ou bien on déteste, sans juste milieu. Et c’est la preuve d’un spectacle qui ose, qui propose, qui ne reste pas dans son fauteuil bien au chaud, avec des pantoufles et un bon feu de cheminée. Un épagneul qui perd ses poils. N’est-ce pas cela le théâtre ? Susciter ? Parce que c’est bien le cas ici, Un Mage en Été suscite, et pas qu’un peu, même si de manière très douce et c’est tant mieux.
 
Ce spectacle, c’est avant tout l’histoire d’une équipe qui fonctionne depuis quelques années déjà : Olivier Cadiot pour le texte (publié aux éditions POL en 2010), Ludovic Lagarde à la mise en scène et Laurent Poitrenaux à l’interprétation. Autant le dire tout de suite, aucun de ces aspects n’est négligé : ils sont tous trois brillants.
 
Un Mage en Été nous propose de faire la connaissance d’un enchanteur, un vrai : Robinson. Nous suivons ses réflexions et surtout ses visions au cours d’un long monologue qui nous amène d’un point A à un point B en passant par l’ensemble de l’alphabet, car il s’agit d’un vrai voyage dans l’imaginaire que nous offre ce mage-là. Et des rencontres. Freud joue au golf. C’est comme ça.
 
Seul sur scène tout du long, Laurent Poitrenaux est tout simplement incroyable : les pieds vissés au sol, tout son corps bouge au grès de ce qu’il raconte et ce sont ses mains, ses bras, tout bonnement serpentins, qui se font tour à tour algues, vent, eau. Il incarne, chicane : il est. Les personnages, les situations. Il plie, ploie, vit, vibre. Il comble la salle de sa seule présence. Il l’investit parce qu’il est chez lui. Nous sommes ses invités. Lorsqu’il chuchote, toute la salle se tend et lorsqu’il hurle, le public se recule dans son siège et se fait dessus. Il écrase et volette. Il ne pourrait être ailleurs ou bien il pourrait être dans un ailleurs, mais il nous le donne donc il est ici. Robinson est comme cela : il s’évade mais ses évasions sont des petits cadeaux. Il est l’Houdini de l’abstraction.
 

(c)  Christophe Raynaud de Lage 
 
Le texte d’Olivier Cadiot est également formidable : tout en finesse et ciselé, il fait la part belle à la poésie et à l’imaginaire : c’est un tableau. Prenant encrage dans le corps d’une femme alanguie au bord de l’eau, l’auteur nous emmène dans une réflexion folle autour de l’image, de son pouvoir, en passant par internet et l’impact de l’iconographie populaire. Il s’agit d’un texte sans concession, très bien écrit. Un texte qui s’impose et s’écoute les yeux fermés. Un texte sur et pour l’image. Il glisse en bouche : il est suave. Et la mise en scène de Ludovic Lagarde le magnifie indiscutablement.
 
« Je me colore : je choisis le rose ancien n°57, pas assez couleur chair, très bien, j’ai tout un catalogue, je me marbre légèrement, je choisis une carnation Titien mal photocopié. Je m’enroule dans une tapisserie, comme dans un drap plissé sur lequel on projette un film en plein air, je me drape de rivière, ou d’une toile de nymphéa à taille de ruisseau, une tapisserie couleur gué. Je suis ton sur ton ». Olivier Cadiot.
 
La prouesse du spectacle provient pour une bonne part, du travail du son et de l’image qui ancre l’imagination. Les expérimentations de l’Institut de Recherche et Coordination Acoustique / Musique (l’IRCAM) sont à ce titre tout bonnement phénoménales : le son part à droite puis vire à gauche, il est lointain puis lancé en pleine face. Il gratte, il vibre, il arrache, il sonde : il fait des ricochets puis part virevolter. Jamais voix n’a eu autant d’importance que dans cette pièce. Tout comme l’image qui, loin d’être démonstrative, illustre subtilement le propos par des incrustations en fond de scène. Il y a de la technique, elle est efficace, car discrète : elle ne se la raconte pas, elle est humble. Elle fait ses courses au Franprix. Elle sert le propos et souligne la poésie, tout simplement.
 

(c)  Christophe Raynaud de Lage 
 
Car plus que tout, c’est l’imagination qui est ici mise à contribution : le mage nous offre ses visions et le spectateur les intègre. C’est à lui que le boulot incombe, de construire des rivières, des drakkars. C’est à lui de bâtir les rêves qui lui sont donnés. D’imaginer la fille, les petits espaces comme les grands et même les odeurs. Jamais un spectacle n’est allé aussi loin dans l’évocation dont elle est la clé.
 
« Installons-nous sur le haut du pré qui domine l’eau, à plat ventre pour regarder la scène, diminuons l’impact de cette image traumatique, réduisons. Le drakkar est plus petit, c’est une barcasse, un canoë, remplacez les chevaux par un petit teckel qui gronde à l’avant, deux hommes âgés, pas habillés en tenue de sport, sans gilets de sauvetage orange, plutôt trappeur involontaire, casserole, vieux sacs La Hutte 1934 à lanières de cuir, rament en silence, on s’approche en accéléré de la fin du XXe siècle. » Olivier Cadiot.
 
Après, on pourrait reprocher à ce Mage quelques longueurs, un propos peut-être abscons, certains spectateurs s’ennuieront, mais le voyage en vaut très sincèrement la peine car c’est de notre propre imagination dont il est question.
 

(c)  Christophe Raynaud de Lage 
 

Un Mage en Eté d’Olivier Cadiot, m.e.s. Ludovic Lagarde, jusqu’au 3 juin au Théâtre du Rond-Point  

 
 
Entendu dans la salle :
« _Bon, c’est officiel, je ne remets plus les pieds au Rond-Point. C’était mauvais franchement…
_ C’est le théâtre public ça… ».
 

A propos de Alban Orsini

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