Danton Robespierre : Racinologie, et géméllologie de la liberté.
Dans son passionnant essai sur la manière dont les « inédits » du gouvernement révolutionnaire ont infusé la vie politique, sociale et artistique française, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, l’historien de l’art Daniel Arasse tire de l’instrument d’exécution éponyme une phénoménologie qui dépasse largement le cadre spatial et temporel des cérémonies de mise à mort, et compare la guillotine à un chevalet, à une « machine à tirer le portrait », dans la mesure où celle-ci changea profondément les modalités de production d’images dans une société où les « gravures de décapités » devaient devenir populaires. Et dans son livre d’analyse cinématographique, le critique Warren Lambert élabore sur cette figure de la guillotine en tant qu’objet de spiritisme, persistant et possédant, la considérant réincarnée dans le système français de toilettes et de tirages de chasse, et citant à ce propos le philosophe slovène Slavoj Zizek, qui voit en la rapidité de l’évacuation de nos tuyauteries quelque chose d’une « hâte révolutionnaire française ». De son côté, le célèbre « mythologiste » Roland Barthes évoque la Révolution française comme un « événement historique absolument grandiose », dans son cours, La Préparation du Roman ; il estime que la chute de la monarchie et l’action des comités de salut public et de sûreté générale, en 1793 et 1794, en ce qu’ils constituent une fracture historique, sont à la base de l’œuvre de François-René de Chateaubriand. La mort du couple royal Louis XVI-Marie-Antoinette, et l’ardeur des conflits entre les comités, les Jacobins, les Girondins et les Sans-culottes, existeraient toujours, ainsi, à l’état de racines ou de tampons, perceptibles dans des ouvrages comme Mémoires d’outre-tombe et ses descendants, dont les romans de Victor Hugo, qui voulait être « Chateaubriand ou rien ».
On l’aura deviné, la Révolution française, période fascinante et bouleversante s’il en est, fait partie de ces évènements paradigmatiques qui « débordent » largement de leurs contextes d’origine, qui influencent et se déclinent au plus profond des structures des « mondes d’après » d’une manière si endémique et larvée que leurs survivances sont à la fois omniprésentes et immanentes (et de là, invisibles). S’intéresser à la Révolution dans une œuvre de fiction, ou du moins, dans une œuvre qui fictionnalise, en 2026, c’est donc en soi déconstruire quelque chose de notre propre époque, suivre un instinct qui nous pousse à faire la lumière sur les impensés de notre société ; et c’est ce à quoi s’attelle la Compagnie Fracasse au Théâtre des Gémeaux Parisiens dans Danton Robespierre – Les Racines de la liberté, une création qui entend bien remettre sur le billot l’héritage de ces deux grandes figures des mois thermidor et brumaire, ainsi que leur apport très personnel à la fabrique même de notre pays.

©Francis Grojean
D’un côté de la scène, Hugues Leforestier incarne un Danton goguenard et pirate. Sa diction, claire et pleine de bonhomie, est son meilleur atout pour donner une sorte de tonitruance désenchantée, de brillance de gentil ogre, à un personnage à la fois goulu comme un hobbit et sappé comme un corsaire (dans son manteau écarlate, Danton semble presque aller à l’abordage de son congénère). De l’autre, Nathalie Mann campe Robespierre avec du maquillage palot et énormément de prudence, tentant de rendre justice à un homme dont la rigueur morale et idéologique a pu lui donner cette réputation de sérieux austère façon doyen universitaire (Leforestier précise, en fin de représentation, que Robespierre pouvait avoir son côté prophète charismatique/leader discouriste à la Castro, ceint de sa redingote verte – mais le caractère spectral de cette version se défend, comme choix, et participe à donner à la pièce ses atours de résurrection). Son langage corporel, effarouché mais déterminé, nous fait penser à ce que Pacôme Thiellement disait apprécier dans le Robespierre-Louis-Garrel d’Un Peuple et son roi, au milieu d’une longue vidéo sur la représentation de ce personnage au cinéma : sa confiance en soi, persistante malgré une absence à son corps. « Ma timidité ne signifie pas que j’ai tort » (Thiellement est également cité et remercié par Lambert à la fin de son livre).
Si Danton Robespierre – Les Racines de la Liberté, a parfois l’air d’être une déambulation, une conversation constamment remise à sa case départ par des propos très lucides et cinglants, mais qui, pourtant, ne se nourrissent pas les uns les autres et ne « culminent » pas, c’est précisément parce qu’elle l’est. Hugues Leforestier, également auteur du texte, ou en l’occurrence, compilateur et monteur de textes écrits et déclamés par les deux politiciens, a raccordé ensemble de nombreuses intervention de Maximilien Robespierre et de Georges Danton (plus un écrit par Nicolas de Condorcet, ami de ce dernier), lesquelles, mises bout à bout, touillent la pièce dans une atmosphère de boucle fermée et moribonde, dans un climat de cul-de-sac graduellement réaffirmé par un duo d’amis et de rivaux qui allaient bientôt être eux-mêmes guillotinés. La Faucheuse, incolore et évanouie, est présente sur le plateau, côté cour ou côté jardin ; et ça aussi, c’est quelque chose qui existe dans toutes les œuvres qui offrent d’édicter des réflexions posthumes sur la Révolution. Danton et Robespierre auront beau réactualiser les enjeux de 1789 et de 1792 en rappelant qu’on y parlait déjà de la condition des femmes ou d’écologie, et Les Racines de la Liberté aura beau tirer sa pertinence politique d’une démarche d’alternance entre les combats d’hier et ceux d’aujourd’hui (la même démarche, au final, que celle des éditions Les Avrils, qui ont clairement souhaité tisser un parallèle entre les révolutionnaires et les gilets jaunes dans leur quatrième de couverture taquine, pour le roman historique L’Abolition des privilèges, de Bertrand Guillot*), l’œuvre prend ce qu’elle peut avoir de plus émouvant dans cet intérêt pour l’imminence de la mort, en coulisses ou sous les gradins.

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Cet intérêt, cette pulsion de humer le trépas dans l’air, c’est ce que le philosophe Jacques Rancière diagnostiquait déjà chez Barthes, trouvant révélatrice son utilisation du terme « col Danton » pour décrire les habits d’un enfant handicapé américain dans une photo de Lewis Hine. Il est question, ici et là, de la maturité empêchée de la Révolution, de sa croissance impossible.
Col Danton, col d’antan, col d’hanté.
À la toute fin du spectacle, dépêché par l’urgence de dire la vérité, Leforestier précise qu’il y a au moins une fabulation dans son texte qu’il doit corriger, et invite le spectateur à l’écouter dans le hall d’entrée. Tout à coup décollé de la prestance cavalière de Danton, le soudain empressement de l’acteur est touchant, et nous aide à le voir comme un professeur bienveillant, qui insistera fort sur le fait que Robespierre n’était pas « l’apôtre de la Terreur » qu’une première vague historiographique a fait de lui. Pendant ce temps, le bar à prix libre du théâtre s’ouvre, et Nathalie Mann, toujours en costume mais désormais souriante, distribue des brochures et des questionnaires au public qui a le temps de les lire et les remplir. Ce transformisme-surprise, qui se manifeste en dernière page de la représentation, et qui prolonge celle-ci, ce choc inattendu avec la double-réalité passé/présent, qui désormais se superposent, nous fait regretter qu’il n’y ait pas eu plus de cette épaisseur de la réincarnation et de la réinterprétation durant les 1 heures 15 qui ont précédé. Tourmentés et inquiets, justement paranoïaques, les Danton et Robespierre des graves jours où tout est en train de se finir avant même d’avoir commencé, pétrifient un peu les partitions de Mann et de Leforestier, ou en tout cas, ils les entérinent dans une scénographie majoritairement composée d’une vaste table vide (mobilier d’un banquet déserté ?), laquelle, après une première impression d’élégance sobre, finit par s’imposer comme un centre de gravité minimaliste pour un récit qui ne l’est pas tant. Aimantés à ce long pupitre, Mann et Leforestier marchent et moulinent, envoient des effluves menuisières dans l’assemblée, mais, finalement, nous rappellent qu’il n’y a qu’un nombre limité de manières différentes dont on peut s’accoudoir sur un plan ou s’asseoir sur du bois, contourner une console ou grimper sur un parquet à pieds.

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Mis en orbite comme des électrons autour d’atomes ou des lunes autour de planètes, Danton et Robespierre font leurs petites toupies, leurs petites révolutions autour d’une crédence, et attendent désespérément une collision, une fission ou une fusion, que la conclusion de la soirée donnera en quelque sorte au spectateur (avec Robespierre portant une sacoche pleine de prospectus, et Danton, servant du jus de fruit à la brique), mais peut-être trop tard et trop peu longuement. Puisque la Révolution est régulièrement née une deuxième, une troisième, et une quatrième fois, et puisqu’elle s’est si souvent réincarnée (dans des fictions, dans des corps, dans des objets), un projet radical sur ces temps troubles et bouillonnants est peut-être destiné, un jour, à casser les murs et à rayer les fenêtres – à trouver les meilleures métonymies et les plus belles synecdoques pour les raconter. Il faudrait mettre Robespierre à l’atelier, face à un chevalet, et Danton à la chasse, sur les toilettes. Une très grande table appelle une très grande table rase, et plus que sous les pavés, c’est sous les sièges, sous les strapontins, qu’on devrait pouvoir l’imaginer : la plage.
* « C’est un État en déficit chronique, où les plus riches échappent à l’impôt. Un régime à bout de souffle. Un peuple à bout de nerfs, qui réclame justice et ne voit rien venir. Un pays riche mais bloqué, en proie aux caprices d’un climat déréglé́. Telle est la France à l’été 1789. »
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