David Dufresne – "Tarnac, magasin général"

Qu’évoque « Tarnac » dans l’opinion publique ? Le nom s’identifie moins à un charmant village de Corrèze qui porte son nom et davantage à une bande d’apprentis gauchistes. Ces derniers furent tenus responsables d’avoir défrayé la chronique en faisant trembler le pouvoir politique et policier, dans la froideur d’un mois de novembre. De manière abrupte, les faits pourraient se résumer à « une affaire de sabotage » de caténaires sur une voie ferrée. Doit-on se limiter aux faits pour juger des actes ? David Dufresne, journaliste indépendant après avoir travaillé à Libération et Mediapart, fait le pari inverse dans une enquête aux apparences de récit révélant les équivoques multiples du dossier. Son travail, riche, fouillé, s’appuie sur le témoignage des multiples protagonistes qui ont de près ou de loin été confrontés aux « déflagrations » directes ou indirectes de l’affaire.
La structure narrative puise son influence dans un journalisme qualifié de « gonzo ». Mode d’enquête, ayant connu son heure de gloire avec Actuel dans les années 1970 et 1980, privilégiant la subjectivité de l’auteur. David Dufresne fait sien ce mode de composition en énonçant d’emblée sa volonté de rechercher « une vérité humaine contre une vérité judiciaire ». Dés lors, son récit s’apparente plus à une tentative d’appréhension d’un nœud gordien qu’à la simple énonciation et à la défense d’une thèse. L’auteur se joue du lecteur en le plongeant dans ses propres doutes. Chaque rencontre remet en cause les certitudes établies précédemment. Peut-on soupçonner l’auteur d’empathie envers Julien Coupat et sa bande ? Nul doute, néanmoins le propos est là aussi plus contrasté. « Toute cette histoire m’avait touché au cœur, et je n’étais pas le seul. Restait à savoir pour quelles raisons, au-delà de ce que je ressentais dans ce F4 foutraque et plein de vie ; au-delà de ce lieu qui n’avait aucune chance de devenir un modèle duplicable à toute une société, parce que trop dégagé de tout, parce que pas assez enviable. En cela, ils m’apparaissaient comme des loosers d’un monde lui-même en perdition. »
Le récit nous donne ainsi l’occasion de plonger dans les méandres d’un journalisme critique oubliant les certitudes pour se dévoiler à nu avec un souci du détail remarquable (notamment à la lecture des procès verbaux). Devant ces acteurs qui ont « fait » l’affaire, du policier à l’accusé, l’auteur recherche avant tout une complicité forcément altérée mais nécessaire pour tenter de comprendre le leitmotiv de chacun et extirper leur ressenti. Les personnes les plus influentes du dossier (le juge Thierry Fragnoli ou le directeur de la DCRI Bernard Squarcini) joueront seulement un jeu de dissimulation derrière des faux semblants laissant penser à l’auteur d’être face à un spectacle. Cependant les multiples conversations retranscrites, de par la diversité des points de vue, enrichissent un suspense, une part d’ombre laissant à chacun le soin de se forger sa propre opinion.
Sur le fond du récit, l’auteur échappe à la simple reconstitution d’un fait divers pour nous plonger dans les coulisses d’un système médiatico-politique véritablement aux abois dans le cas présent. A la guerre larvée entre les différents services de renseignements (désormais concentré au sein d’une même structure : la DCRI), s’ajoute l’affirmation  par le ministère de l’Intérieur, auprès de l’opinion publique, d’une menace suscitée par l’extrême gauche radicale. Peur largement fantasmée mais conduisant à définir de simples actes de vandalisme à l’appellation, lourde de sens, de « terrorisme ».
Critique également des medias et du travail de fond des journalistes qui à travers leur emballement ont conduit l’affaire dans des proportions qu’elles n’auraient du prendre. Leur action démesurée (pour exemple, le président de la SNCF, M. Pepy, qualifiera les actes non de « vandalisme » comme prévu initialement mais de « sabotage ») conduira à accentuer la pression sur le pouvoir entraînant une précipitation et par la même des incuries dans l’enquête.
L’enquête de David Dufresne, fruit d’un travail de l’auteur sur plusieurs années, s’avère passionnante en mettant en lumière les errements d’une société où la surmédiatisation des événements prend le pas sur le temps de la réflexion.

Paru aux Editions Calmann-Levy.

A propos de Julien CASSEFIERES

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