[Chronique d’album] Nerfs d’acier, pieds d’argile. Gaz Coombes, «World’s Strongest Man»

J’avoue n’avoir jamais été un grand amateur de Supergrass mais la carrière menée par celui qui fut son chanteur et guitariste me semble jusqu’à présent particulièrement intéressante. Après Here Comes the Bombs (2012), un premier essai plein de sève mais encore un peu inégal, Matador, paru en janvier 2015, a matérialisé une notable avancée en matière de qualité d’écriture et de complexité musicale qui a d’ailleurs valu à son auteur une nomination pour le prestigieux Mercury Prize.

La débauche de rose (l’édition limitée du vinyle l’est aussi) accompagnant World’s Strongest Man sonne d’emblée comme un hiatus en forme de pied de nez entre une couleur traditionnellement perçue comme féminine et la rodomontade testostéronée du titre, décalage encore renforcé par l’image volontairement artificielle de la pochette inspirée de David Hockney représentant le musicien allongé en costume, pieds nus, au bord d’une piscine dans une posture que l’on renâclerait à définir comme triomphante. Le rapport à la masculinité constitue un des thèmes principaux – son fil rose, donc – de ce troisième album sur lequel Gaz Coombes a exercé un contrôle artistique quasi absolu, des différentes parties instrumentales jusqu’au mixage, afin de s’assurer la plus grande liberté d’expérimentation possible, ce dont témoignent de façon éloquente nombre de textures, de détours et de détails ; ce disque est celui d’un homme seul face à lui-même et réclame une écoute véritablement attentive pour se dévoiler pleinement. La première chanson, éponyme et représentative de l’ensemble, annonce sans ambages la couleur, par la tension non seulement musicale induite par ses sonorités coupantes, mais également psychologique qu’elle instaure en jouant sur l’inconfort (« I’m a little mashed up » déclare-t-il d’emblée) née de l’ambivalence entre l’affichage d’une virilité bien huilée et un esprit nettement plus fluctuant, voire friable. Cette fragilité est perceptible au détour de la majorité des morceaux, y compris les plus apparemment désinvoltes comme « Shit (I’ve Done It Again) », sous des formes différentes, de l’angoisse en course haletante (« Let’s run like horses ») de « Deep Pockets » à l’abandon mélancolique de « Slow Motion Life » (qui fait parfois songer aux meilleures inspirations de Mercury Rev) en passant par les vérités souvent amères à affronter de « The Oaks », cet itinéraire accidenté culminant avec le vortex asphyxiant de « Vanishing Act », catharsis libératoire permettant au disque de s’achever dans l’atmosphère sinon apaisée, du moins engourdie et flottante de « Weird Dreams », retour d’abord tâtonnant puis à mesure plus assuré au monde sensible et sensuel (« Love is all, let’s go do it again », ultime phrase accompagnée seulement au piano). Gaz Coombes n’a pas caché que World’s Strongest Man était né de sa propre expérience de l’anxiété et de la dépression, et il n’est donc guère surprenant qu’il évolue souvent dans des tonalités sombres, d’autant que si le musicien revendique ici l’influence, effectivement perceptible, du Blonde de Frank Ocean, celle de Radiohead est tout aussi évidente, le bassiste Colin Greenwood jouant même sur « Oxygen Mask », une chanson rappelant qu’avant de prétendre aider autrui, il convient d’assurer soi-même sa propre intégrité (« Secure your oxygen mask before others »), avec même quelques subtiles et inattendues tournures floydiennes dans le chaloupé « Walk The Walk. » Un des tours de force de cet album globalement assez introspectif est de ne jamais tomber dans le ressassement morose ; l’humour de son auteur et sa capacité à toujours ménager une place pour l’espérance, un des meilleurs exemples étant sans doute « Wounded Egos » avec ses faux airs de comptine souligné par son chœur d’enfants final – savoureuse trouvaille –, mais également son énergie vitale, évidente, entre autres, dans « In Waves », lui permettent d’atteindre un superbe équilibre entre fermeté et dislocation, complexité et immédiateté.

Gaz Coombes n’est sans aucun doute pas l’homme le plus fort du monde mais ce disque réussi, maîtrisé et très souvent brillant démontre une nouvelle fois qu’il est un des talents les plus solides ayant émergé au début des années 1990 avec la vague de la Britpop et lui ayant survécu.

 

Gaz Coombes, World’s Strongest Man
1 CD / 1 LP Hot Fruit recordings / Caroline International

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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