Pacôme Thiellement – "Pop Yoga"

On compare, traditionnellement, Pacôme Thiellement à son supposé homologue américain Greil Marcus. Le raccourci est peut-être une fausse piste: là où l’érudition pop de Marcus s’exprime dans un costume repassé, chemise boutonnée jusqu’au col, les nerfs un peu corsetés, celle -au moins aussi encyclopédique- du Pac-Man explose ébouriffée dans le psychédélisme référentiel qui est, plus encore que sa signature, son langage. Pour le dire autrement: si quelque part, Greil Marcus c’est Don DeLillo, alors Pacôme Thiellement est Thomas Pynchon.
 
De Pynchon d’ailleurs il est question au cœur de l’un des 42 textes qui constituent le présent Pop Yoga, véritable manuel de survie dans le Kali-Yuga -cet âge qui conclut un cycle avant le suivant, longue chute terminale dans le solide. Au fil de ces petits essais (issus de conférences, de publications pour diverses revues ou sites et rehaussés d’une belle brassée d’inédits), défilent les grandes obsessions pacômiennes: les Beatles, les Residents, David Lynch, Lost, Rivette, The Secret Chiefs 3, Elvis, la Gnose… Certains ont déjà fait l’objet des plats de résistance de la bibliographie de l’auteur (ses indispenables ouvrages Poppermost -réédité ces jours-ci- ou La Main Gauche de David Lynch, entre autres volumes décoiffants), ici ils remplissent un bol cosmique de cacahuètes à picorer une par une ou par poignées dégoulinantes de sel qui réveille la langue, mais sans gras. 
 
 
 
Des cacahuètes, oui des peanuts, pas dans le sens de petites choses sans valeur, mais dans celui qui nomme les personnages poétiques dessinés par l’immense Charles Schultz: on s’étonne d’ailleurs que Pacôme Thiellement n’aie jamais écrit sur ce monument de la pop culture, ces haïkus qui commentent et documentent un demi-siècle du quotidien de nos vies d’âmes sans boussole dans notre drôle d’Occident. 
On serait bien ingrats de lui en vouloir, tant l’homme met de cœur à produire l’exégèse d’objets que l’on croit trop bien connaître, ou qu’à sa lecture on brûle de découvrir. Pop Yoga, selon la logique folle mais implacable qui l’anime, s’ouvre sur Elvis Presley (L’homme qui devint Roi, poignante et audacieuse méditation sur le sacrifice des stars, qui trouve plus loin bouleversant echo dans le texte sur Kurt Cobain), se referme sur Marilyn Monroe (Un semblant de Monde, essai fragmentaire qui livre une clef secrète de son Twin Peaks), et en son exact centre se trouve une paire gémellaire de textes renversants sur L’hypothèse extraterrestre, convoquant Burroughs (dont la figure hante nombre des autres pages) et John Keel à une enquête sur la manifestation. Les manifestations d’un ordre qui nous dépasse (la Grande Note dont parle Zappa, ou le monde parallèle de Philémon), Pacôme Thiellement les traque partout où se font les trouées de lumière de la pop culture («There is a crack in evertything/That’s how the light gets in» chante Cohen, Something’s got to give, «quelque chose doit craquer» dit l’ultime film inachevé avec Marilyn): les livres terminaux de K.Dick, la langue désarticulée de Finnegans Wake, encore et toujours les disques des Beatles dont la redécouverte est sans fin.
 
 
 
Alors, oui, sa passion gargantuesque pour le gnosticisme (que peut-être il embrasse parfois trop fort) le fait par instants verser dans une hyper-sardonique détestation du monde (cf son par ailleurs remarquable essai violent sur l’humour, Tous les Chevaliers Sauvages), qui explose dans sa délectation face aux blagues cinématographico-eschatologiques d’un Lars Von Trier. Une vision qui se précise -et c’est aussi troublant que passionnant- dans l’hallucinant doublé de textes qu’il consacre au «cas» Daniel Paul Schreber et au modèle de l’«homme bâclé à la 6-4-2». Mais c’est surtout, en plus de quelques phrases conclusives souvent tuantes, le hurlement de Pacôme Thiellement en faveur des esprits authentiquement libres que l’on garde en mémoire et dans le cœur une fois l’ouvrage refermé -et qui fait du bien par les temps qui courent:  voir son magnifique article sur Bob Dylan et les gitans.
 
 
 
Une fois traversé ce manuel qu’est Pop Yoga, une faim furieuse de travaux pratiques (en écoutant Reflektor ou en lisant le dernier Pynchon, par exemple) nous saisit. A propos d’un personnage de Fred, Pacôme Thiellement affirme: «Le bon théoricien est un magicien». Le présent ouvrage en fait l’éclatante démonstration, et nous dit, in fine, qu’on a toujours eu raison de chercher le sens de nos vies dans les pochettes de disques, les livres cornés et les mélodies à tiroirs.
 
 
 
 
 
Pop Yoga
Un livre de Pacôme Thiellement
Editions Sonatine
 
 
 
 

 

A propos de Rémi Boiteux

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