Marie Colot et Francoise Rogier – Nos amies les bêtes (A pas de loups)

Ce matin, le boucher Marcelin en perd son latin : partout, à la télévision comme dans les journaux, on annonce l’impensable. Les animaux en ont ras le sabot : c’est la grève.

A peine le temps de digérer la nouvelle et sa rillette que la colère gronde à ses fenêtres, dans un défilé où l’absurde le mélange au truculent : « Ras la bulle », « Marre d’être les dindons de la farce ».

Sauf que très vite la colère monte et l’incompréhension : mais enfin, manger les animaux c’est le cycle de la vie depuis toujours. Bon d’accord, sauf les chiens. Mais… La bagarre éclate. Ce qui ne peut que plaire aux loups, non loin amassés, et qui voudraient profiter de la confusion pour dévorer tout le monde. Mais l’union, comme toujours, fera la force, jusqu’à…

Mine de rien, au-delà de l’évidente paternité avec les très grands (Orwell, en incipit, ou La Fontaine, bien sûr), c’est une fable assez maligne que nous proposent Marie Colot et Francoise Rogier.

Maligne, car s’il parait a priori sage sous ses atours premiers, avec son format et sa narration plutôt classique, l’évidente limpidité de la métaphore (ode au végétarisme, interrogation sur notre rapport au monde animal, etc) et l’amusante variation graphique en papier découpés autour des grandes manifestations et leurs slogans -chose qui suffirait à notre bonheur-  cachent peut-être un propos plus fin encore.

Car difficile de ne pas voir sous la question des loups l’étonnant avertissement des dangers qui guettent notre monde ultra divisé en débat, combat, revendications, violences et oppositions (que l’on songe aux plus légitimes comme certaines évolutions sociales ou sexuelles comme aux plus douteuses comme la cancel culture). Pendant que nous nous battons entre nous, les loups se lèchent les babines, prêts à nous dévorer. Et le livre de s’ouvrir alors à une lecture, bien loin du végétarisme, sur la question de faire société, et de la manière de co-construire. Avec soi, entre nous, mais aussi dans son rapport à l’Autre, à celui qui est différent ou que l’on traite en nom humain.

On s’étonnera d’autant plus alors de l’absurde faux-pas de ses dernières pages, qui, sans doute pour boucler le récit, ne trouve rien de mieux que de quasiment ironiser sur l’ensemble des évènements qui viennent de se dérouler avec un ton moqueur complètement hors de propos (le célèbre « est-ce qu’une carotte ne souffre pas, elle aussi » des rétrogrades). Mais on pardonnera cette bêtise, quitte à ne pas lire les dernières pages, tant le reste se révèle enlevé et pertinent dans la justesse souriante de son combat pour un autre rapport à la Nature et à l’Autre. (JNS)

Mamiko Shiotani – L’ami du grenier (La partie)

Dans le sombre grenier d’une vieille maison, un petit fantôme occupe les lieux, passant ses journées à voleter au-dessus des meubles et des bibelots poussiéreux, et à se rétrécir, la nuit venue, pour loger dans son lit-boîte d’allumettes. Mais un jour, sa tranquillité est menacée lorsque la petite fille de la maison s’introduit chez lui, à la recherche de quelque chose.

Mamiko Shiotani compose ses images au fusain, avec un grain très légèrement pixelisé, donnant un relief nouveau à l’obscurité tout en convoquant un aspect onirique : le noir, dans L’ami du grenier, n’apparaît non pas comme le néant insondable propre au vertige, mais au contraire comme un univers parallèle, avec ses contrastes, ses décors et ses personnages propres. Le petit fantôme s’y révèle phosphorescent quand il est visible, translucide lorsqu’il devient invisible, avec de grands yeux béats et une forme de Barbapapa. Dans le noir et l’immobilité du lieu, il brille d’une énergie folâtre et lumineuse, et n’est jamais tout à fait pareil au fil des pages : tantôt grand, tantôt petit, brillant, transparent ; et puis tantôt satisfait, effrayé, stupéfait, fâché, farouche, timide…Toute la palette des émotions défile, ajoutant au relief si particulier de ce monde du grenier obscur.

L’ami du grenier imagine et invente avec tendresse la rencontre entre deux univers qui cohabitent : le visible et l’invisible. Dans ce conte à la fois lugubre et facétieux, l’autrice aborde en filigrane la notion d’étranger dans un renversement des rôles, —car ici, l’étrangère est la petite fille, et non le fantôme— avec d’abord la colère et le rejet, et puis, la curiosité, le partage, et le début d’une amitié. Entre opacité, onirisme et légèreté, Mamiko Shiotani esquisse avec une sensibilité teintée d’humour les contours de la question de l’altérité et de la rencontre. (EV)

Pauline Robinson – Isaure et la fête foraine (Seuil Jeunesse)

Aujourd’hui Isaure est une grande : elle peut parcourir la fête foraine seule ! C’est peu dire qu’elle est pressée de retrouver ses attractions préférées, de frissonner et rire et… mais quel est donc ce fumet sucré ? Et pourquoi la jeune fille du stand de confiserie semble avoir deux canines de monstres qui paraissent briller au coin de ses lèvres ? Vite Isaure fuit : vers les attractions ou vers le cauchemar ?

Quel agréable frisson que cet album de Pauline Robinson. Un album d’images, avant tout : le texte, à vrai dire, passé les premieres pages d’accumulations sensorielles, est un peu faible, et le scénario bien que minime contient quelques droles d’incoherences (quelle gamine traumatisée par la galerie des glaces se dirait « chouette je vais courir au train fantome » ?).

Mais quel univers graphique : puisant dans cette esthétique de livres pour enfants un peu poussiéreux que l’on a tous connu chez nos parents ou grands parents, elle en détourne et grossit les traits pour en faire tour à tour une expérience à la fois sensorielle (ces visages hypertrophiés des premieres pages, ces mains qui plongent en gros plan dans les sac de beignets, ces bouches qui dévorent goulument la barbe à papa) et effrayante (les manèges qui deviennent des visions de cauchemar qui saturent la page).

Cela pourrait être traumatisant voire laid, c’est repoussant et fascinant. On retrouve dans chaque page ce mélange d’attirance/répulsion que provoque l’univers forain, cette exacerbation des sens que suscite la saturation, son influence sur l’univers mental des enfants et grands (le rapport aux contes), et cette mise en scène d’une forme de rite presque mythologique que constitue chaque manège : au train fantome l’experience de la peur, aux miroirs celle du moi. Un passage vers soi et vers l’adulte : dans le silence apaisé de la fin (ouf dirons nous, quand enfin le cauchemar cesse), Isaure ne murmure-t-elle pas qu’à l’interieur d’elle elle n’est plus tout à fait la meme que ce matin ?

La fête foraine, Pauline Robinson l’a bien compris, est un univers freudien, où le Ca s’exprime et explose ici à chaque page, où l’inquietante étrangeté guette, à tel point que l’expérience de lecture elle-même suscite ici un etrange émoi. Pour ce trouble, pour avoir réussi à le mettre en images : chapeau. (JNS)

Eva Bensard et Daniele Catalli – Hokusai et le Fujisan (amaterra)

Au dessus d’Edo, un grand cône blanc veille : le mont Fuji. Il regarde passer les siècles. Mais un jour, sa quiétude est dérangée par les cris de joie provenant d’un temple : un homme est en train de peindre, avec une sorte de balai géant, un portrait fascinant de Daruma. Cet homme, c’est Hokusai, et son succès ne fait que démarrer. Recu par le Shogun (où il effectuera une drôle de peinture performance avec un coq) puis acclamé de partout, il s’épuise dans ses traits. Mais le fuji veille, même quand il le perd de vue. Et bientôt, alors que la vieillesse approche, il se lasse des commandes, des peintures de geishas ou de monstres, et il s’obsède : il veut peindre le beau mont.

C’est peu dire que lorsque l’on voit s’afficher une biographie dessinée, surtout d’un peintre, l’on freine des quatres fers. Souvent paresseux, les ouvrages se contentent d’aligner les poncifs et les dessins attendus pour « illustrer » les passages importants de la vie du grand Homme, achetant son vernis culturel à peu de cout.

C’est pour cela que l’album d’Eva Bensard et Daniele Catalli est si précieux : en décadrant son regard, il parvient à trouver une vitalité inédite.

Car qui dit Montagne dit temps long : et dans l’impassible regard du vénérable mont, la vie des hommes et leur biographie semble se vider de toute excitation.

On retrouve alors dans la narration graphique de l’ouvrage une forme de décadrage perpétuel, ne représentant pas la scène donnée mais ses echos : une série de portraits (dans lesquels on retrouve avec bonheur la patte de la dessinatrice et non un mimétisme du maitre), une variation de couleurs sur le mont, une minuscule et sublime série en double pages de dessins sur grand de riz (qui, tiens tiens, forment une simili BD), etc.

D’une gageure, les deux auteurs font grâce à ce pas de côté un pari réussi : si on évoque sans cesse les cadres et échos du grand Maitre, jamais le style (reproduit, usé, dévitalisé trop souvent dans des babioles) ne vient écraser celui de Daniele Catalli (on notera d’ailleurs l’absence notoire de la Grande vague).

Au contraire, ils se nourrissent mutuellement de manière admirable : s’amusant à transformer dès son ouverture le blanc du papier en celui des nuages par un étonnant traveling, puis jouant plus loin à montrer l’évolution des couches d’une peinture du mont, cette traversée se fait dialogue entre les medias, clin d’œil entre les siècles, les styles, les publics.

L’album est celui d’une élégance apaisée, qui laisse respirer chaque page, ne chargeant jamais ni sa narration, subtile et élusive, ni son dessin, pour mieux offrir, non une biographie, mais une traversée : celle rêvée, sans doute un peu fantasmée, d’une existence d’homme, « vieux fou de dessin », face au silence des siècles. Et de conter, avec la douceur d’un nuage, la naissance d’un amour impossible que seule la fiction rend mutuel, la rencontre d’une montagne et d’un géant. (JNS)

Et aussi.

Anais Massini – Aux oiseaux  (Grasset jeunesse)

Lecteur en herbe, lecteur aux champs : chouette de Tengmalm, Roitelet à triple-bandeau, Hypolaïs boltée, Auripare verdin..

A simplement lire ces noms, la poésie démarre. Toutes ces espèces d’oiseaux que l’on croise, que l’on apercoit, sans jamais réellement pouvoir les nommer.

Mais Anais Massini, loin d’en faire une forme de recension (la tâche pour cela à ses jolies peintures à la gouache) décide de leur dédier des mots. Pas que des quatrain ou des rimes, non : tour à tour ce sont des lettres, des textes plutôt bop et rythmiques, des textes qui semblent des paroles de chansons à venir, etc.

A chaque oiseau, par sa présence, son attitude, sa couleur, son plumage, l’étincelle des mots, l’envie de jouer avec eux, de célébrer la nature autant que la poésie.

Bien sûr, tous les textes ne sont pas égaux, ni en qualité ni en ambition, et, pour s’amuser du sujet, il vaut mieux les picorer avec gourmandise plutôt que de tenter leur traversée.

Mais dans ces odes, il se cache quelque chose de touchant : au fil des textes, comme dans tout beau dialogue rêvé, proche de la tradition romantique, il se révèle par éclat autant des sujets que de la poète, avec ses désirs, ses mélancolies, ses regrets et ses joies. Les oiseaux sans parole deviennent alors gardien du secret, qu’ils partiront porter à tire d’aile : « le monde mérite votre beauté ». (JNS)

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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