Alma Revel, juge antiterroriste, a 49 ans. Consacrant toute sa vie à son métier, elle oublie un peu sa famille, son amour, ses amants potentiels, s’abimant dans les affres de l’ame humaine.

Survient alors Abdeljalil Kacem, jeune musulman parti en Syrie avant les attentats de 2015, avec femme et enfant à venir, incarcéré dès son retour en France. Il jure, à longueur d’entretien, sa rédemption, son erreur de jeunesse, son besoin d’être un bon père. Mais la taqiya, cette dissimulation propre aux terroristes islamistes, laisse planer son spectre.

Alma devra donc décider : est-il sincère ? Peut-il être remis en liberté ? La prison, machine à broyer, ne serait-elle pas pire pour ce jeune homme de l’âge de ses enfants ?

Mon métier, c’est l’appréciation de la dangerosité mais aussi croire en l’être humain. Je veux continuer de penser qu’une personne peut se ressaisir et changer.

Cette décision (on pourrait dire ces décisions, nous y reviendrons) sont au cœur du livre de Karine Tuil, tout juste paru chez Gallimard, plébiscité par la critique et succès d’ores et déjà annoncé par un tirage à plus de 80000 exemplaires, porté notamment par le beau parcours du précédent récit, Les choses humaines, prix interallié 2019 et Goncourt des Lycéens, et adapté récemment au cinéma par Yvan Attal.

C’est à ce roman brillant, qui inspectait les contradictions de #metoo à travers l’accusation de viol d’un adolescent, que l’on songe forcément en lisant La décision, tant on y retrouve, au-delà du jeu avec le lecteur (juré là bas, juge ici), les grands thèmes emblématiques de son autrice, oscillant entre responsabilité individuelle et système collectif, vies brisées, la notion éclatée de vérité (intime, sociale, politique, judiciaire), l’impossibilité à choisir et errements d’une société en fêlures.

  • L’amour à la page

Et il faut en convenir : quand il inspecte les mécaniques judiciaires, les difficultés à décider, le quotidien tendu et dangereux des juges, quand il laisse au lecteur le doute de chaque procès-verbal pour faire résonner à chacun ses propres contradictions humaines, le récit mécanique, écrasant, systémique, porté par le talent d’écriture limpide de Karine Tuil, est stimulant.

Des messages de menaces, j’en recevais quasi quotidiennement. Après s’en être pris aux journalistes et aux policiers, les islamistes avaient affirmé que ce serait le tour des gardiens de prison et des magistrats. Les juges antiterroristes, antimafia, ont toujours été ciblés par ceux qui voudraient les museler, les empêcher de faire leur travail ; c’est un métier où l’on risque sa peau mais que l’on exerce sans se poser de questions, un peu comme les soldats qui partent en mission, ça fait partie du job, la mort est en option. J’aime mon travail, l’idée de servir mon pays. Est-ce que j’avais peur ? Pour moi rarement, mais pour mes enfants, oui, tout le temps. Je vérifiais qu’ils étaient bien rentrés, Ezra avait installé des caméras et un système de sécurité performant dans la maison, mais même ainsi, je n’étais jamais rassurée. J’avais deux officiers de sécurité qui m’accompagnaient partout et vérifiaient les lieux où je me rendais. Je ne devais pas marcher seule dans la rue, m’asseoir près d’une vitre au restaurant, monter dans un véhicule qui n’aurait pas été inspecté avant. Au début, j’aimais bien ça, il y a quelque chose d’excitant à être ainsi escortée de gardes du corps, à s’installer à bord d’une voiture autorisée à circuler toutes sirènes hurlantes – et vite, comme si vous étiez la personne la plus importante du monde –, ça donne le sentiment trompeur d’une singularité, de résistance à un danger diffus même si l’on sait que cette aura n’existe que par la fonction… c’est rapidement devenu une contrainte.

Les sms anonymes, les insultes, les doutes (la scène de panique quand l’une des remises en liberté oublie de pointer au commissariat), les pression politiques, cette impression de porter sur soi les décisions d’une société (impensable moment où les juges s’échangent un flot de messages à chaque attentat pour savoir qui l’a laissé sortir ou si l’un de l’a vu), la peur d’un effondrement et l’impossibilité à juger « bien », ne sachant jamais où se situer entre le code et l’humain : tout ceci est rendu implacablement, par un récit judiciaire d’une froideur étouffante que vient percer l’astuce de l’existence de Kacem uniquement par les comptes-rendus.

QUESTION DU JUGE  : Vous avez quitté la France le 30 décembre 2014 pour la Turquie. Comment êtes-vous parti ?

RÉPONSE : Je suis parti en avion avec ma femme.

QUESTION DU JUGE  : À l’occasion du signalement de votre disparition aux services de police par votre mère, votre sœur a été entendue. Elle a dit que vous aviez subitement arrêté de fumer, que vous vous étiez laissé pousser la barbe, que vous écoutiez des chants jihadistes, est-ce exact ?

RÉPONSE : Ma sœur n’est pas capable de reconnaître des chants jihadistes, elle a dit ça parce qu’elle n’a jamais supporté mon intérêt pour l’islam ; la religion, elle déteste mais ça la regarde. Je suis pour la liberté, chacun fait ce qu’il veut…

QUESTION DU JUGE  : Pourquoi votre sœur aurait-elle précisé cela ?

RÉPONSE : Peut-être que c’est la DGSI qui l’a poussée à dire ça. Je vais vous dire, à un moment, ils vous rendent tellement fou que vous pouvez dire n’importe quoi juste pour qu’ils arrêtent de vous harceler.

QUESTION DU JUGE  : Que pensez-vous du jihad armé ?

RÉPONSE : Rien car je ne suis pas un combattant.

QUESTION DU JUGE  : Que pensez-vous de l’EI ?

RÉPONSE : Ce sont des assassins, des barbares qui donnent une mauvaise image de l’islam. Je n’ai jamais rien eu à voir avec eux.

Mais il faut, pour être totalement complet, avouer le plus étrange : Alma tombe amoureuse. Eperdument. Et sous la mécanique de la fonction, se révèle doucement la femme, qui flirte avec les limites en couchant avec l’avocat de la défense, laissant tomber son mari qui se radicalise dans sa judéité (WTF), se rapprochant de sa fille qui ose braver les interdits en épousant un musulman totalement laïque, hésitant à tout lâcher pour vivre l’amour.

Quand s’ouvre ce second récit, tout se fige, soudainement : à Alma l’intime et le sujet, à Kacem et au système judiciaire la question de la société. A Alma le « je », à Kacem les comptes-rendus d’interrogatoire.

Et le lecteur de percevoir à quel point chaque personnage porte à lui seul un trope, se comportant comme attendu, épuisant l’humain sous le cliché.

Brusquement, d’une opposition dialectique et didactique, pierre angulaire du récit, d’abord fascinante, ne reste qu’un petit théâtre dont Karine Tuil ne parvient jamais à se défaire, enchainant informations et enjeux téléphonés, semblant parler de nous sans jamais réellement le faire.

  • Malaise

Cette volonté de restreindre le récit en en refusant tous les potentiels est en totale contradiction avec le fondement quasi-journalistique de la démarche initiale, évacuant l’ambition dévorante de ses premières pages (qui promettaient une démonstration fine des rouages du système, de l’humain qui s’y broie ou surnage, etc., le tout sous patronage Camusien ou Dostoeivskien, excusez du peu) dans une eau de rose teintée de gris assez malvenue.

Pire : quand enfin surgit le dernier acte, le plus crépusculaire (et il faut en convenir, éprouvant et étouffant, Karine Tuil sait écrire), on ne peut que refermer le roman avec un étrange sentiment de malaise.

Preuve en est un récit qui dépasse meme sans freiner les frontières de l’obscène quand, au-delà de l’absurde et presque stupide coïncidence de sa partie douloureuse (« au mauvais moment, au mauvais endroit »), Karine Tuil, fait résonner, par un jeu de paragraphe, les questions que se pose Alma (je couche avec qui ? Ca va donner quoi dans ma vie ?) avec celles au terroriste.

J’ai fermé la fenêtre, je me suis assise près d’elle.

— Est-ce que tu es satisfaite de ta vie aujourd’hui ?

— Non.

— Est-ce que tu te sens déprimée ?

— Un peu oui. Parfois, j’ai envie de partir très loin, à l’étranger, de tout recommencer avec cet homme que j’aime.

 

QUESTION DU JUGE  : Êtes-vous satisfait de votre vie ?

RÉPONSE : Non, je suis en prison, je n’ai encore rien fait de ma vie, je ne suis pas sûr de revoir mon enfant et vous me demandez si je suis satisfait de ma vie ?

 

QUESTION DU JUGE  : Êtes-vous quelqu’un de déprimé ?

RÉPONSE : Un peu, oui. Parfois, j’ai envie de mourir et puis, à d’autres moments, j’ai l’espoir que je vais sortir de prison et tout recommencer avec ma femme.

 

Karine Tuil dit aimer que la littérature existe par « le conflit ». Ce genre d’errement, de béquille, est pourtant le symptôme de deux romans qui ne se rencontreront jamais. Cela aurait pu être vivifiant (après tout, quel plus grand fossé qu’entre la bourgeoisie bien installée et un jeune en désherence ?) si, progressivement, l’un ne phagocytait pas l’autre, jusqu’à carrément l’oublier dans une conclusion tout à la fois lumineuse et insupportable, dont on taira les enjeux : adieu les terroristes, bonjour l’écriture, bonjour la vie.

Et le lecteur de partir avec cette odeur âcre en bouche : celle d’une écrivaine perdue dans ses fiches de personnages, ses trucs, tirant ficelles et astuces pour accoucher d’un récit studieux. Certes clair, documenté et précis, parfois passionnant, mais qui ne donne jamais rien de plus que ce qu’on attend et ne transcendant jamais sa quatrième de couverture. Un exercice scolaire et distant, difficilement pardonnable quand on le confronte aux potentialités de son sujet et à son écrasante ambition.

Editions Gallimard, 304 pages, 20 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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