A l’occasion du centenaire de la naissance d’Antoine Blondin, les éditions de la Table Ronde nous propose une belle réédition en couverture cartonnée du mythique Singe en hiver, adapté au cinéma par Henri Verneuil avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Pour illustrer le roman, cette nouvelle publication est illustrée par des images du film et de quelques extraits des dialogues signés Michel Audiard.

Avant toute chose, confessons ici qu’en dépit de son caractère culte, je n’ai jamais vu cette adaptation cinématographique du roman. Pourtant, en le lisant, j’entendais la voix de Gabin dans le rôle d’Albert Quentin, patron de l’hôtel Stella à Tigreville, un petit bourg de la côte Normande. Et c’est celle de Belmondo qui résonnait en moi lorsque intervenait Gabriel Fouquet, jeune homme solitaire débarqué en plein hiver dans cet endroit déserté par les touristes dans l’espoir de voir sa fille Marie, pensionnaire à Tigreville.

Malgré cette imprégnation inconsciente du roman par le film, il me semble que l’écriture de Blondin n’a rien à voir avec les bons mots tonitruants d’Audiard répétés ad nauseam dans toutes les anthologies : « Monsieur Esnault, si la connerie n’est pas remboursée par les assurances sociales, vous finirez sur la paille. ». Si Blondin possède lui aussi une langue riche où les tournures raffinées voisinent avec le trait d’esprit saillant et une certaine gouaille populaire, elle n’a jamais ce côté bravache et gratuit que peuvent avoir les répliques d’Audiard. Elle est au service du récit et traduit de manière à la fois délicate et impressionniste les atermoiements de la conscience des personnages.

On le sait : l’alcool tient une place prépondérante dans le récit. Albert, ancien fusilier marin en Chine, a renoncé à ce vice il y a une dizaine d’années, suçant désormais au milieu de la nuit des bonbons à l’anis en guise de compensation. Fouquet, « désaltère égo » de Blondin, tente d’oublier sa douleur et sa solitude en se noyant dans la boisson. Les deux hommes – car les livres de Blondin évoquent souvent « des problèmes d’hommes simplement / des problèmes de mélancolie » [Léo Ferré]- vont peu à peu se rapprocher. Quentin devient en quelque sorte le fils qu’Albert et Suzanne son épouse n’ont pu avoir tandis que le jeune homme trouve chez ce couple une sorte de repère familial qu’il n’a pas su construire avec la mère de sa fille partie en Espagne.

L’alcool est ce qui donne au livre son côté truculent et drôle, avec comme point culminant la mémorable cuite qui rapprochera les deux hommes et qui, après une mythique corrida avec des voitures, les poussera à tirer un mémorable feu d’artifice sur la plage. Mais c’est aussi ce qui, en filigrane, permet à Blondin d’exprimer un certain désarroi sur la condition humaine et de nimber sa chronique d’un sentiment prégnant de mélancolie.

Le décor de cet hôtel et de cette petite bourgade de Normandie déserte ou presque permet à l’écrivain de faire le portrait de deux hommes n’ayant pas réussi à trouver leur place dans le monde. Quentin s’est installé ici après la guerre mais il n’y reste que par habitude. Cette habitude mortifère que la présence du jeune homme permet de remettre en question :

« Je ne vois pas en quoi ce que tu sais de M.Fouquet peut te rassurer ; en revanche, à ta place, je m’inquiéterais d’avoir un mari qui vient de découvrir que tout ce qui était rassurant était ennuyeux, comme ces souvenirs qui nous entourent, dont on ne peut rien retrancher, auxquels on ne peut rien ajouter, parmi lesquels nous allons bientôt prendre la pose à notre tour ; car nous arrivons à la dernière étape de notre vie… Alors, de l’imprévu, moi, brusquement, j’en demande encore et je le prends où il se trouve. Je ne veux pas qu’à mon côté on s’acharne à le réduire sitôt qu’il se présente. »

Quant à Fouquet, sa villégiature est autant un moyen de se rapprocher de sa fille que de fuir toute forme de responsabilités. Avec finesse, Blondin dessine peu à peu l’histoire d’une amitié mais également d’une filiation. Recherche d’un fils de substitution pour l’un, retrouvailles avec sa fille pour l’autre qui aimerait également dialoguer avec une figure paternelle ; Un singe en hiver tire sa force des liens qu’il tisse petit à petit entre les personnages.

La beauté du livre tient aussi à la manière dont l’écrivain parvient à saisir l’épaisseur humaine à travers les situations qu’il décrit. L’alcool peut sembler n’être qu’un artifice mais par la chaleur qu’il dégage, il permet aux cœurs de s’ouvrir et de se rapprocher. Et ces moments ténus, entre outrances éthyliques et confessions sincères, Blondin sait les rendre avec un style à nul autre pareil.

On ne refusera donc pas un dernier verre en sa compagnie, pour une bonne rasade d’humour mélancolique et de joyeux désarroi.

***

Un singe en hiver (1959) d’Antoine Blondin

Éditions La Table Ronde (2022)

ISBN : 979-1-0371-1057-2

199 pages – Illustrations- 28 €

En librairie depuis le 19 mai 2022

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Vincent ROUSSEL

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site est protégé par reCAPTCHA et la Politique de confidentialité, ainsi que les Conditions de service Google s’appliquent.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.