Quelque part. Un village. Sur celui-ci, les enfants et les parents regardent un spectacle de marionnettes. Parmi eux, il y a Petya, le jeune garçon sourd du bourg. Il n’entend pas les soldats qui approchent, il ne les entend pas jeter un silence de peur sur le peuple. Et il continue à rire, à gorge déployée.

« Le bruit que nous n’entendons pas tire les mouettes hors de l’eau. »

Ainsi débute République sourde, puissant texte poétique d’Ilya Kaminsky, auteur né en 1977 à Odessa mais vivant aujourd’hui aux USA (le point aura son importance, nous verrons), publié en ce début d’années par Christian Bourgois, toujours à l’affut (et gloire leur soit rendue) de ce que peut le récit, de ce que peut la littérature.

  • Nos compromissions.

République sourde : par la mort du petit Petya, chiffon de chair laissé sur le pavé, tel la marionnette qu’il adorait, le peuple décidera de ne plus entendre, montrant aux soldats leurs oreilles à chaque ordre, faisant mine de ne pas ressentir les coups de feu et la mort qui s’insinue partout.

La résistance elle-même s’organisera, sous la forme d’un langage qui ne se dit (et ne se lit, nous y reviendrons) pas, utilisant, image sublime, les marionnettistes de la ville pour enseigner à tous un une langue des signes permettant de communiquer sans être percu de l’ennemi.

Chacun fera comme il peut, de Galya la femme âgée qui organisera une rébellion, au couple Sonya-Alfonso, fuyant le bruit des bombes pour essayer d’accueillir l’enfant qu’elle porte dans son ventre, ou la masse silencieuse, qui passera de moments de violences bacchanales aux têtes baissées face au courage, s’asseyant simplement sur leurs mains quand approchent les soldats.

L’intelligence poétique de Kaminsky est -contrairement à ce que dit la quatrième de couverture- de laisser immédiatement planer l’ambivalence, aussi bien sur la véracité ou non de cette surdité (subie, choisie) que sur la multiplicité de sens qui pourrait s’y apposer : résistance passive dans un premier temps, compromission et collaboration dans un second, rébellion enfin, jusqu’à l’extinction et le silence.

Qui sont, alors, les marionnettes ? Fantômes, possibilités d’un ultime sursaut ? Mais ne vois-tu donc pas les fils ?

Se tisse alors, tout au long de cette élégie douloureuse -les scènes de violence qui y percent sont incroyables de froideur- et douce -l’espoir, malgré tout, même incertain et battu, à travers la petite Anushka qui passe de main en main-, une dichotomie perpétuelle, non seulement entre les formes du silence (comme évoqué ci-dessus, oscillant du dernier droit à disposer de soi, trésor inaccessible aux armées jusqu’au rideau qui se ferme pour ne pas voir la victime), mais entre les formes et ambivalences du récit : passant du jeu au nous, de la colère froide à l’observation brûlante, du quotidien à la harangue, signant les mots du récit à travers un imagier lui aussi ambivalent, où « la foule regarde » se signe d’un double geste V proche de la victoire, meme quand il signe la plus grande reddition ou le plus gros mensonge, quand ce signe accompagnera le corps d’Alfonso au bout d’une corde. La foule regarde.

  • Notre regard.

La foule regarde : mais qui d’autre ?

Nous, lecteur.

« DES GENS VIVENT ICI-
Comme un analphabète
signant un document

qu’il ne comprend pas. »

On observe, dans l’impossible confort de nos appartements, se débattre, dans des formes classiques (l’amour, la mort, la trahison) les grands thèmes de l’humain. On regarde, en silence de lecteur, Alfonso fuir le combat pour protéger son enfant. On les voit, crachant à la gueule des soldats, les étranglant puis détournant le regard face au charnier.

  • « notre silence parle pour nous. »

On observe, nous. Et lui, l’auteur. Perdus dans l’ambivalence la plus pure, celle des mots.

Magnifique idée alors que celle de Christian Bourgois éditeur que de présenter le texte sous son édition bilingue, la seule à même de permettre de goûter le fruit amer du langage, oscillant d’emportements glacés à des joies grises, sautillant d’une alitération à l’autre, glissant sur les voyelles ou expressions, brisant ses phrases en plein élan pour les faire osciller, passant du descriptif à l’improbable logorrhée christique :

« Watch, God-
deaf have something to tell
that not even they can hear.

Climb a roof in Central square of this bombarded city, you will see-
one  neighbor thieves a cigarette,
another gives a dog
a pint of sunlit beer.

You will find me, God,
like a dumb pigeon’s beak, I am
pecking
every which way at astonishment.”

Dans cet art ambivalent de la poésie, Kaminsky touche à un sublime qui rappelle la beauté d’Agotha Kristof, griffonnant son grand cahier de la morale infantile à grand coups de « nous », oscillant aussi entre la pureté des mots et l’horreur de l’éducation au monde.

En nous faisant goûter ces mots, il dit tout autant du silence effectif que de celui qui peut surgir de la littérature, tentant de mettre en scène (comme des marionnettes) les ravages du monde, tentant de tenir l’impossible pour ne pas se résoudre à ne pas dire.

Tentant, enfin, de faire mine de tenir à distance du réel une violence qui se trouve au pied de nos portes : c’est toute la beauté de l’ultime acte, occidental et ouaté par la climatisation, percé de soleil, de tomates mures et de basilic, d’êtres inquiets d’un planning pour le dentiste, alors qu’au milieu du pavé, un jeune homme, noir (surtout), blanc (plus rarement), qu’importe, gît abattu par la police. WE, the people.

« Qu’est-ce qu’un homme ?
Un silence entre deux bombardements. »

Et on ne peut alors, au-delà du cri déchirant de notre monde occidental malade de la violence, que s’étonner, dans le futile confort de nos canapés, de l’étonnant rebond entre cette république sourde (parue en 2019 et publiée ici en Février 2022) et un conflit pas si lointain, aux portes d’une Europe ravagée par ses compromissions quotidiennes.

Récit bouleversant d’une densité et d’une violence d’autant plus crue qu’elles se tissent en peu de mots et en silence, poème épique et élégiaque percé d’images et d’expressions poignantes et sublimes (la naissance d’Anouchka, où, « Dans la pouponnière, le silence siffle comme une allumette lâchée dans l’eau »), fable sur nos renoncements et nos luttes, conte magnifique sur l’être humain dans ses beautés et ses faiblesses, récit de deuil et de lutte, plaidoyer pour une résistance active au monde, République sourde se conclut par ces ultimes mots :

« Les sourds ne croient pas au silence. Le silence est l’invention des entendants. »

Editions Christian Bourgois, 200 pages, 18 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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