Alain Guiraudie- « Misericordia ». 

Prenez un boulanger qui vient de mourir. Sa femme esseulée (Catherine Frot, parfaite); son fils ( Jean-Baptiste Durand, le réalisateur de Chien de la casse) ; un curé sublime et grotesque (énorme Jacques Develay) ; deux flics truculents; un veux garçon solitaire et renfrogné (David Alaya) un ami d’enfance revenu à l’occasion des funérailles et qui semble, pour des raisons obscures, vouloir s’incruster (Felix Kysyl, trouble à souhait dans ce rôle pasolinien).Déposez-les dans le quasi huis-clos d’un petit village d’Occitanie : ses cuisines, ses chambres, sa forêt aux champignons (hommage à Phantom Thread?), son église, son cimetière. Ses pastis bien tassés. Ajoutez un meurtre. Vous avez là tous les ingrédients d’un film jubilatoire qui tient à la fois du cluedo, du thriller et du fabliau médiéval. L’identité du meurtrier ne fait aucun doute. Là n’est pas le suspense. C’est pourtant sans cesse tendu, empli de mystères et de rebondissements savoureux. Se dessine alors, sous des airs badins de saturnales, une fable sur le désir – et sa répression-: il irrigue chaque mouvement des personnages, passe de l’un à l’autre comme une force qui va et dont l’on ne comprend pas toujours l’origine puisque le silence est maître (du passé commun des personnages, rien ne sera révélé). Insensiblement, on glisse de la farce à l’allégorie sur l’amour – charnel ou oblatif-, la culpabilité, le pardon. Résonnent alors de magnifiques paroles sur la façon dont chacun d’entre nous s’arrange avec sa conscience face à la misère des autres. Misericordia aurait assurément mérité de figurer en compétition officielle. C’est un petit joyau qui se tient miraculeusement sur la ligne de crête entre légèreté et profondeur.  

77 ème Festival de Cannes: De la musique avant toute chose. 

La cérémonie d’ouverture avait donné le ton: un orchestre sur scène, un discours discrètement chorégraphié, un extrait dansé de Frances Ha sur une chanson de Bowie reprise par Zaho de Sagazan. Mais on n’arrête pas la musique, même en ces temps  de peurs et de mélancolie. Aux discours, les cinéastes ont souvent préféré la voix et/ ou la danse. C’est à elles qu’ils ont conféré la tâche double de ré-enchanter le monde (le temps, au moins, d’une projection, car personne n’est dupe et Dupieux a ouvert le bal en assénant que le cinéma ne servait à rien!) et d’en souligner les lignes de fracture.  

Dans le magnifique Caught by the tides de Jia Zhang-ke, où les humains dialoguent si peu, tout commence en chansons: des femmes se succèdent pour entonner des mélopées qui parlent d’amour et de printemps. Mais bientôt leur succèdent les rengaines pop sur lesquelles se déhanche la jeunesse avide d’une modernité qui se confond avec l’exhibition et la publicité. Dans cette longue traversée de la Chine, de l’aube du XXème siècle aux années Covid, les chocs sonores disent à eux seuls le heurt entre tradition et marche forcée au progrès. La musique s’engouffre dans les vides de destins malmenés, les silences des amoureux, la disparition des paysages. 

Dans Limonov, the Ballad, la musique est en charge d’accompagner le parcours chaotique du héros, dont le côté « rock and roll » est privilégié, au détriment de parts plus sombres de sa personnalité (le très trouble épisode serbe est ainsi étrangement passé sous silence). Si le film est décevant, sa partie new-yorkaise, conçue et presque chorégraphiée comme une ballade au son du « Walk on the wild side » de Lou Reed, est belle. Certains moments flirtent joliment avec la comédie musicale. Les transitions temporelles sont menées avec rythme, et dans une mise en scène quasi théâtrale. C’est ce que le film produit de plus enthousiasmant. Mais Kirill Serebrennikov ne parvient jamais à restituer l’ambiguïté foncière de son personnage, que le roman d’Emmanuel Carrère explorait, lui, avec brio. 

Avec Everybody loves Touda, Nabil Ayouch livre le merveilleux portrait d’une chanteuse,  dont la révolte et la féminité sans retenue mais sans impudeur irradient la pellicule. Dans Ljósbrot de Runár Runársson, les jeunes endeuillés exorcisent leur tristesse le temps d’une danse collective, qui scelle leur unité au-delà des rivalités amoureuses. Dans Bird,  Andrea Arnold rend palpable par  la musique  la rage d’une pré-ado, le «coming of age» d’un père immature qui en vient ( parce que son crapaud cracheur de substances hallucinogènes les aime!!) à écouter « de la musique de daron ». 

Et bien sûr il y a Emilia Perez, comédie musicale culottée qui commence comme un épisode de NCIS, et finit comme un western. Certains numéros chantés sont d’une beauté sidérante. C’est en montrant les corps féminins en mouvement, en faisant entendre leur voix, qu’Audiard réalise un vrai film féministe,  sans aucun prêchi-prêcha opportuniste. 

Contre la misère, la solitude, la violence, beaucoup de cinéastes semblent avoir choisi, cette année, la voix et la danse. Elles donnent à cette édition sa tonicité et sa précieuse singularité. 

 

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A propos de Noëlle Gires

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