Encore 3 belles (re)découvertes chez Coin de Mire ce mois-ci. Et comme d’habitude, Culturopoing est là pour vous permettre d’en gagner des exemplaires.

Objet insaisissable et inclassable réalisé par Yves Ciampi en 1965, tourné quasiment intégralement sur le porte-avion Clemenceau, que Le Ciel sur la tête installe d’abord un climat d’un réalisme saisissant. Le cinéaste multipliant les prises de vues technique (façon cinéma d’entreprise), décollages d’avions, fonctionnements des machines, scènes quotidiennes du personnel, mais transmettant sa fascination pour ces prouesses aériennes et navales jusqu’à l’abstraction. Essentiellement documentariste, Ciampi a eu l’habitude pendant la guerre de filmer les opérations militaires et de travailler avec l’armée. Il réitère l’expérience ici, collaborant de manière extrêmement étroite avec elle, donnant même parfois l’impression de faire un film institutionnel, une déclaration d’amour à ce bâtiment mythique et imposant. Mais il le fait au service d’une œuvre de science-fiction atypique qui ne se déclare que progressivement comme telle. Le glissement d’un monde à l’autre est hypnotique, subtil (la partition de Jacques Loussier y participe activement), à la fois anti-spectaculaire et anxiogène, car restant toujours à la frontière entre ce monde du réel et du surnaturel, amplifiée par le mélange d’acteurs professionnels connus (Guy Tréjan, Jacques Monot) ou pas encore (Marcel Bozuffi, Bernard, Fresson, Jacques Santi et Henri Piégay) et de personnels du bateau intégré dans la fiction en marche mêlé à leur quotidien militaire. L’argument très simple de la menace d’un satellite – dont on comprend progressivement qu’il est extra-terrestre – de s’écraser sur la terre, permet justement d’entremêler ces sensations temporelles, entre menace surnaturelle et rythme documentaire. Le fantastique naît d’un dysfonctionnement subtil : des sons grésillants et des couleurs qui tombent du ciel. L’envoutant et disparate Le Ciel sur la tête ne ressemble à aucun autre. Il infuse graduellement sa poésie au point que le spectateur ne sache plus très bien in fine à quoi il a assisté.

Réalisé en 1959 par Roger Vadim, Les liaisons dangereuses n’est pas l’adaptation la plus renommée du roman épistolaire de Choderlos de Laclos, surtout depuis le passage de Stephen Frears et de Milos Forman. Et c’est sans doute une belle injustice que de garder de cette version l’image une peu erronée du souffre 60s, du glamour et du roman-photo, la réputation de Vadim restant sans doute trop liée son insipide Et Dieu créa la femme à l’aura encore mythique.  Car à le revoir maintenant l’écriture de Vadim/Vailland et les dialogues de ce dernier se révèlent en réalité extrêmement pertinents dans leur relecture contemporaine. Certes le film conserve l’atmosphère d’un Liaisons dangereuses Saint-Germain-Des-Prés, la présence de Boris Vian et la musique magnifique de Thelonius Monk aidant, mais la transposition de l’intrigue dans la bourgeoisie française s’avère judicieuse et crédible et compose des passerelles intelligentes entre les cruels jeux libertins du XVIIIe et ceux du XXe. Valmont et Merteuil, sont désormais mari et femme, un couple libertin évoluant de l’univers de la diplomatie, offrant quotidiennement l’un à l’autre le spectacle de leurs frasques, jusqu’au jour où l’amour s’immisce dans le coeur du Don Juan et où le processus de séduction rattrapé par le sentiment risque de consumer leurs rapports. Et ce sera « la guerre ». Il faut vraiment en revoyant le film de Vadim réviser un jugement hâtif sur un cinéaste qualifié trop facilement de superficiel (revoir La Curée, revoir Et mourir de plaisir), car la cruauté du roman y explose dans une étonnante crédibilité. Merteuil (Jeanne Moreau, géniale d’ambiguïté) si machiavélique d’habitude y apparaît sous un nouveau jour ; le désir de séduire se fait en miroir de la peur de vieillir ; cruauté et perversité s’en retrouvent motivées par la sensation d’insécurité, la crainte de la solitude. Gérard Philippe compose un Valmont curieusement incertain, fragilisé. Et on le dira jamais assez, quand Vadim aimait (ce sera aussi le cas pour Jane Fonda) il filmait l’objet du désir comme jamais. Dans Les Liaisons dangereuses, chaque plan avec Annette Vadim respire cette passion. Le regard de la caméra retranscrit littéralement celui de l’homme amoureux.

Nous ne quittons pas Jeanne Moreau, mais dans un rôle radicalement différent et peut-être atypique dans sa carrière pour le sublime de Philippe de Broca, Chère Louise, longtemps introuvable et sortant ici dans un version magnifiquement restaurée. Un événement. De l’énigmatique Louise, nous ne saurons pas grand chose, si ce n’est qu’elle fut mariée puis divorcée. Nous la saisissons au cœur de sa vie, après la mort de sa mère dont elle était si proche, quittant la maison de son enfance de Fécamp pour être professeur de dessin à Annecy. Louise est douce et solitaire, comme sortie d’un autre siècle avec les valeurs d’un autre siècle et vivant à quarante ans dans l’acceptation d’une condition de vieille fille, comme si l’amour était derrière elle. Jusqu’au jour où elle rencontre Luigi un immigré italien de 23 ans, dont elle se prend d’affection puis d’amour. Il propulse l’énergie et la turbulence dans l’effacement de Louise, dans son existence rangée. L’univers de Philippe de Broca a toujours été, même quand il s’agit de comédies, traversé par sa mélancolie. C’est plus que jamais le cas dans Chère Louise  dont on savoure chaque instant, marqué ici par une tristesse subtile qui se décrypte plus qu’elle ne s’expose outrageusement. Louise tombe amoureuse, entame une liaison qu’elle n’assume jamais totalement (et à qui elle ne veut jamais donner ce nom) avec le jeune homme, préférant précipiter les choses plutôt que de voir faire face à sa future détresse, être sa pas tout à fait maitresse, tout en l’engageant à aller voir ailleurs. Même si Philippe de Broca n’envisage jamais d’illustrer les archétypes du regard des autres et des médisances, le fait est que personne n’est capable de comprendre cette étrange relation si atypique, à part le cinéaste au regard attendri qui livre le spectateur au trouble et à l’émotion. Louise hésite toujours entre se comporter comme une mère – toujours à lui enseigner les bonnes manières – et une femme amoureuse, peut-être pour mieux s’interdire de l’aimer naturellement, préférant précipiter sa chute. Jeanne Moreau est bouleversante, dans cette douleur cherchant à d’autant plus à rester muette qu’elle s’en refuse le droit, travestissant son amour auprès d’elle-même et des autres, résignée avant même de vivre. Luigi quant à lui, est à la fois amoureux et paumé, un gamin menteur sortant avec ses amis et s’évertuant à trouver un bon parti qui lui apporterait richesse et sécurité sans effort. Et pourtant qu’est-ce qu’il l’aime, Louise. Julian Negulesco impressionne, tour à tour émouvant et agaçant, entre enfant perdu et opportuniste. Car De Broca ne choisit pas. Car ce qui frappe le plus dans son cinéma, c’est son attachement à l’humain, son empathie, sa tendresse infinie pour ses personnages, frappés du sceau de leur inadéquation au monde. L’écriture de Chère Louise ne juge jamais ses anti-héros, ne les fait jamais rentrer dans des cases, nous laissant à nos interrogations. Déclassés, fantasques, incapables de s’intégrer socialement, Luigi et Louise sont typiques du cinéma de De Broca dans leur non appartenance au monde et condamnés au désenchantement. La magnifique partition de Georges Delerue contribue à donner à cette relation des teintes automnales, presque oniriques, tourmentées, tout comme la ville d’Annecy superbement employé avec ses rues grisâtres et ses eaux sombres au climat presque vénitien. Chère Louise est une merveille de douceur amère où les sourires sont encore plus déchirants que les pleurs.

Culturopoing est ravi de vous faire gagner un exemplaire d’un de ses films si vous répondez à ces questions avant le 20/05/2022, 0h00.

 

 

 

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