Avant de devenir cinéaste, Yoshitoshi Shinomiya a d’abord peint les décors de Makoto Shinkai. Débutée dans l’anonymat sur les environnements fantaisistes de Voyage vers Agartha [2011], sa collaboration avec le cinéaste (et son directeur artistique Takumi Tanji) prit une tournure décisive deux ans plus tard. C’est bel et bien The Garden of Words [2013] qui l’a révélé, en plus d’avoir un impact sur la trajectoire artistique du réalisateur promis à un tout autre destin. De cette perle d’animation confidentielle est née une double étoile, celle d’un artiste dont le motif de la pluie lui a permis d’exprimer toute sa technique et celle d’un cinéaste décidé à embrasser sa singularité. À tel point que Shinomiya en devint l’ambassadeur, illustrant lui-même l’affiche du film.
En 2016, ce fut une consécration pour les deux hommes avec le choc Your Name, dont l’imagerie a propulsé son cinéaste en tant que digne successeur d’Hayao Miyazaki (!) dans la presse internationale. Et Yoshitoshi Shinomiya n’y est pas pour rien : la comète du film, qui relie aussi deux destins, porte autant sa signature que celle de Shinkai. Leur collaboration, née dans l’anonymat d’Agartha, avait fini par trouver sa propre traînée lumineuse. Il en signe la séquence en tant que genga, photographe et réalisateur de seconde équipe, façon peinture à l’huile. En parallèle, Shinomiya assure la direction artistique du joyau Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi.
Dix ans plus tard, Yoshitoshi Shinomiya signe son premier long-métrage au script et à la réalisation. Après s’être aventuré, cette fois seul aux commandes, dans les quatre dimensions du court expérimental Tokino Kōsa [2018] au carrefour de Shibuya, le cinéaste dévoile Une Aube Nouvelle. À l’instar de son mentor avec Your Name, la construction scénaristique trahit par instants son artificialité. Toutefois, le film déploie une énergie, une âme et un éclat qui, par leur rareté dans l’animation japonaise moderne, finissent par tout emporter.

©2025 A NEW DAWN Film Partners
Avant tout, Une Aube Nouvelle nous narre des retrouvailles. Celles de trois amis d’enfance rappelés au bon souvenir d’une demeure magnifique et bariolée, foisonnante de couleurs, que Yoshitoshi Shinomiya personnifie avec un talent stupéfiant. Depuis quatre ans pourtant, Keitaro s’est barricadé dans cette ancienne fabrique Obinata, fondée par des artificiers il y a 330 ans, dont ses parents étaient les héritiers. Désormais menacée par des plans de redéveloppement municipaux, le jeune homme y poursuit le rêve de son père disparu : reproduire le Shuhari, feu d’artifice titanesque dont le nom désigne aussi les trois étapes de l’apprentissage et de la maîtrise, en calligraphie comme dans les arts martiaux séculaires. Son frère aîné Sentaro, qui avait pris ses distances, travaille désormais à la mairie, tiraillé entre deux mondes. Leur amie d’enfance Kaoru, de retour de Tokyo avec un certain désenchantement, l’accompagne avant l’expulsion prévue le lendemain.
Le réaménagement des vieilles entreprises familiales, les écrasantes mégalopoles japonaises devenant des passages obligés vers l’âge adulte, la marche du progrès et la précarité qui l’accompagne… À tout cela, le trio répond en rallumant cette œuvre du spectacle ultime, entourée de mysticisme. Cette demeure d’où sera tiré ce bouquet de fleurs pyrotechniques catalyse toute la psychologie et les rêves en pointillé de ce trio de jeunes adultes.

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C’est là toute la force d’Une Aube Nouvelle : ce drôle de feu d’artifice, censé représenter l’univers tout entier, tire sa couleur d’un pigment vert émeraude (qui devient bleu lorsqu’il touche le ciel), venu tout droit du Vieux Continent et qu’on ne brûle plus depuis des décennies. Une manière de célébrer les racines et de ne pas omettre les traditions, avec tout ce qu’elles ont de problématique, ce pigment étant justement toxique. C’est en contant ce déséquilibre que le cinéaste vise juste : entre une fable écologique juvénile et un constat social plus âpre, sans jamais chercher à adoucir la rupture entre une modernité boursouflée et des traditions oubliées.
À Miura, Yoshitoshi Shinomiya recrée un environnement subtropical du sud japonais rarement aussi bien animé et peint au cinéma, dont cette maison-monde est le cœur battant. La palette graphique en pastel, fabriquée avec l’aide du studio français Miyu Productions, fait des merveilles : les moussons, la flore, l’humidité et la pluie, motif que l’on identifiait déjà chez Shinkai, atteignent ici un degré de virtuosité inédit, portées par un découpage expérimental qui multiplie plans, échelles et points de vue, jusqu’à une séquence en stop-motion renversante. Reste que ce motif climatique n’est pas qu’un décor : autrefois verdoyante, la forêt qui abritait l’usine se retrouve aujourd’hui cernée de panneaux solaires, promise à une route qui doit bientôt en effacer jusqu’au souvenir. Cette catastrophe silencieuse infuse chaque plan du film, au même titre que la mémoire du père disparu et d’une enfance définitivement révolue.

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On devine sans peine les ficelles du scénario de Shinomiya : dès sa première à la Berlinale, Une Aube Nouvelle a été pris pour cible par la presse internationale pour son histoire confuse, où l’écologie, le deuil et la précarité ne font jamais que s’effleurer sans vraiment se répondre. Si le reproche n’est pas totalement infondé, l’intérêt réside ailleurs. Le métrage reste, dans bon nombre de ses séquences, un petit bijou de narration à la hauteur de ce trio de jeunes adultes dont il épouse chaque sursaut : émotions à vif, psychologie trouble, souffrance enfouie qui ne demande qu’à s’exprimer. Ici, l’immaturité est un choix, thématique autant que narratif, pour mieux conter ce grand écart bien réel entre un rêve d’indépendance et une précarité grandissante, autant financière que morale. Une ébauche, peut-être, mais de celles qui annoncent déjà un vrai regard d’auteur.
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