©The Playmaker Munich

Des situations peuvent s’avérer insolites : on peut couvrir le Festival de Locarno, l’un des rendez-vous de cinéma les plus prestigieux du monde, et se retrouver devant un film ni fait ni à faire qui est pourtant passé par tous les filtres de sélection possibles. Exemple : Bloody Tennis de Niklas Chryssos (Fuori Concorso) qui, reconnaissons-le, sur le papier, pouvait s’avérer attrayant, susceptible de proposer un discours neuf, ou tout du moins percutant, sur un esprit de compétition très à même de bifurquer vers un discours sur une certaine idée de la modernité carnassière dont le monde du sport de haut niveau peut être un digne représentant. Nous sommes benoîtement tombés dans le pire piège critique : il ne faut pas faire le film avant de l’avoir vu, au risque d’une déception brutale. Rien de tous nos attendus, vous l’aurez compris, dans ce film allemand (mais au casting international) qui pousse les curseurs de l’excès absurde à son point-limite, voire à son point de non-retour.

Sophie (Sandra Guldberg Kampp, actrice correcte, et de loin le seul point d’attraction du film), oiseau américain tombé du nid, arrive dans l’académie de tennis Mary Tyrone, dirigée de façon dictatoriale par celle qui a donné son nom à l’institution (et interprétée par Elina Löwensohn, en roue libre). Dans ce centre sportif d’élite qui a tout du fort militaire situé au milieu de nulle part, donc à l’abri des regards et de tout contrôle, cinq autres jeunes talents du tennis qui tueraient père et mère pour réussir. Et de constater très vite que les méthodes ô combien archaïques de Mary Tyrone encouragent le pire de chacune des aspirantes professionnelles, entre combat de tennis (on ne parlera pas ici de match) et injonction à ingurgiter des boissons énergisantes aux origines douteuses et des sangsues vivantes apparemment propres à revigorer une sportive prête à tout.

Bref, Bloody Tennis navigue dans les eaux du cinéma gore craspec, qui ne prend pas même le temps d’installer son ambiance de cauchemar, dans un objectif à peine voilée d’en mettre au plus vite plein la figure de son spectateur. En cela, Chryssos ne parvient jamais à la cheville du Suspiria de Dario Argento (1977), qui semble sa référence principale, même si l’ultime match de tennis, par les affronts qu’il fait au corps de l’adversaire de Sophie, n’est pas sans évoquer l’une des scènes marquantes de la relecture qu’en fit Luca Guadagnino (2018). Dans son film d’horreur baroque séminal, Argento préparait la montée de la peur, activant les orgues démoniaques dans un ultime mouvement rendu inéluctable et d’autant plus terrifiant par l’écriture ciselée d’un scénario tortueux. Rien de tortueux chez Niklas Chryssos : Bloody Tennis fonce tête baissée et en ligne droite, directement dans le mur de briques de la complaisance, de la boucherie, de la fascination pour une saleté saignante tellement too much qu’elle en devient totalement inopérante, moins repoussante que finalement cruellement risible. On peut penser qu’outre Argento, l’une des autres références du film pourrait être Lucio Fulci ; Mais jamais Chryssos n’envisage de réfléchir le corps comme sujet cinématographique, mais plutôt comme vision du monde formellement limitée : si, pour réussir dans le sport de haut niveau, il faut bouffer l’adversaire, autant le bouffer pour de vrai. Voilà donc un cinéma qui prend la métaphore au pied de la lettre, pour atteindre une sorte de niveau zéro dialectique. Incohérent dans son écriture, digérant mal ses références et proposant un regard finalement très adolescent sur un monde concurrentiel, Bloody Tennis est un échec : jeu, set et mat !

©Maverick Distribution

Autre œuvre de groupe en vase clos, The Invite ne joue bien entendu pas sur le même terrain (sur le même court, allions-nous écrire). Troisième long métrage réalisé par l’actrice-cinéaste Olivia Wilde, ce film, qui a à Locarno les honneurs de la Piazza Grande, marche sur des sentiers balisés, du moins durant les trois quarts de sa durée. On a en effet vu à de nombreuses reprises ce cinéma de repas entre voisins enfermés entre les murs d’un appartement bourgeois (souvent new-yorkais, mais ici situé sur les collines franciscanaises). Deux couples, donc : Joe et Angela (Seth Rogen et Olivia Wilde elle-même) n’arrivent plus à communiquer sans se disputer, leur vie étant constituée d’une ennuyeuse routine et de rancoeurs de moins en moins dissimulées ; Pína et Hawk (Penelope Cruz et Edward Norton) semblent tout l’inverse, libérés et ouverts sur le monde dans une attitude bourgeoise-bohême surlignant le modèle de réclusion maritale des premiers. Angela invite les deux voisins (sans véritablement prévenir son mari) : le téléscopage des deux couples va faire des étincelles, comme de juste.

Et The Invite de dérouler le ruban narratif habituel de ce genre codifié, et de jouer sur les différences flagrantes entre les deux duos : tensions permanentes vs . apaisement tellement parfait qu’il en semble feint ; maladresse des premiers vs. maîtrise omnisciente du monde et de ses codes des seconds ; puritanisme contraint par l’asexualisation du désamour vs. liberté sexuelle assumée. Tout cela est convenu mais pas désagréable, globalement bien écrit et très bien interprété par un quatuor d’acteurs en forme (mention spéciale à Seth Rogen, qui domine tout de même ses camarades de jeu). Par cette confrontation de valeurs et de visions du monde, le film d’Olivia Wilde se fait gentiment comique, parfois vraiment drôle, ne sortant jamais vraiment des carcans du théâtre filmé malgré quelques tentatives de mise en scène intéressantes (les quatre personnages isolés par le montage lors de leur rencontre, cloisonnement à même de figurer le malaise à venir). The Invite n’évite pas une forme d’hystérisation inhérente au genre, ainsi que les moments de gêne se faisant carburant humoristique assez efficace.

Le film de Wilde sort cependant des rails lors de son dernier quart, lui permettant de se placer au-dessus de la mêlée du genre tout en y portant un regard gentiment sardonique. A l’agitation comique et à la logorrhée succèdent une stagnation soudaine et le poids de certains silences plaçant brusquement le long métrage sur une surprenante pente dépressive. Le personnage de Pína, thérapeute de couple, pose le film en permettant à Joe et Angela d’analyser les origines de leur désamour, déjà plus ou moins ancré dans leur rencontre amoureuse pourtant idyllique. Où nous pouvions attendre un jeu de massacre, The Invite devient sans qu’on ne s’y prépare vraiment une œuvre mélancolique évoquant quelque peu le meilleur de cet auteur inégal mais pertinent à son meilleur qu’est Noah Baumbach. Le final du film de Wilde renvoie ainsi à celui, poignant de tendresse, de Marriage Story (2019). Conscient de sortir du genre stéréotypé dans lequel il sembait un peu s’embourber et s’en moquant un peu (le personnage de Hawk disant de façon très amusante après l’analyse de couple qu’il était juste venu pour voir l’appartement de ses voisins et pour éventuellement faire l’amour, programme habituel de ce type de film), The Invite se montre au final d’une belle intelligence. Ce qui est une belle surprise.

Pour rester brièvement sur la Piazza Grande, parlons de James Gray. Star incontestée de cette 79ème édition du Festival de Locarno, il venait présenter le lendemain de The Invite son dernier film, Paper Tiger (sortie française le 26 novembre) et recevoir l’honorifique Pardo alla carriera récompensant son immense talent. Nous ne reviendrons pas spécialement sur ce film magistral, crépusculaire et tragique : cela a déjà été fait brillamment dans notre revue lors de son passage au dernier Festival de Cannes (à lire ici). Au-delà de la projection de ce chef-d’oeuvre, l’émotion contenue mais intense de celui que l’on peut considérer comme le meilleur cinéaste américain contemporain restera comme un moment poignant. Méprisé depuis toujours (ou presque : il avait reçu un prix vénitien pour son tout premier film, Little Odessa [1994]) par les grands rendez-vous mondiaux du cinéma, ce prix locarnais reçu par Gray en ravalant ses larmes ressemble à une reconnaissance inexplicablement tardive mais légitime de ses pairs cinéphiles. Le moment portait en lui-même une émouvante part de revanche.

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A propos de Michaël Delavaud

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