Après la réussite de Los dias libres hier, retour sur un autre film argentin aujourd’hui, dans la même section des « cinéastes du présent » avec L’illusion d’une vérité perdue d’Alessandra Sanguinetti. Après avoir exposé son travail photographique à la fondation Henri Cartier-Bresson de Paris, Sanguinetti tire ici de son expérience artistique un documentaire filmé. Depuis l’âge de 9/10 ans, elle suit et scrute deux cousines vivant en campagne argentine, Guillermina et Belinda, jusqu’à l’âge adulte pendant plus de 25 ans. Les visages évoluent, les corps changent, la naïveté de l’enfance s’efface au profit du réalisme adulte, les rêves d’ailleurs disparaissent pour ces terres vierges et peuplées d’animaux qui jamais ne les quitteront, le film évite le procédé démonstratif, se détourne du piège de la posture jugeante pour un regard humain, bienveillant de Sanguinetti sur ces amies d’une vie. Il y a bien sûr, au fond, cette éreintante question du destin, ou plutôt de la prédestinée : des femmes qui prennent la place de leurs grand-mères et de leur mère après elles dans un cycle de vie en prison des rêves et des autres possibles. Mais là où Sanguinetti a tout juste, c’est de ne jamais émettre une once de jugement : car qui sommes-nous pour juger ? Qui sommes-nous pour déterminer ce qui peut être mieux pour ces deux cousines ? Quitter la campagne pour Buenos Aires ? Entamer des études universitaires ? Il y a certes des regards qui ne trompent pas chez Guille et Beli, un spleen désarmant et questionnant, mais aussi un bonheur simple et vivace, celui d’être mère, et de transmettre cet amour des animaux et des grands espaces à leurs enfants. La figure masculine est effacée, les maris portés disparus à l’écran, ces jeunes enfants puis jeunes femmes accaparent le cadre, vivent et jouent, envahissent les espaces aux horizons infinis de leur bonheur de gamin. Et lorsque l’amour arrive puis la maternité, la distance s’installe entre elles : l’innocence de l’enfance est bafouée, plus rien ne sera plus jamais comme avant. Mais l’amour du sang et des souvenirs est lui immortel, et lorsque les deux cousines se retrouvent à Paris pour une séance photographique grand luxe en robes de soirée, l’intimité est retrouvée, les réflexes réapparaissent, et de cette relation fantôme surgissent de nouveau les automatismes passés, le jeu, les rires, la simplicité du bonheur d’être ensemble. Dans L’illusion d’une vérité perdue, il y a la nostalgie du temps qui s’écoule, qui file, la tristesse évidente du constat de la légèreté de nos existences, une goutte d’eau, un courant d’air dans l’histoire terrienne, leurs vies, nos vies qui s’effacent dans les souvenirs. Et l’importance d’avoir aimé, d’aimer et d’exister dans le regard d’un autre. Pour Ale (Sanguinetti), Guille et Belinda, de ce trio infernal enfant à une relation plus construite adulte, la vie a certes filé, mais leur lien, lui, est éternel. Et c’est bien cette ambivalence entre l’éphémère du temps qui s’égrène et l’éternel des relations à l’autre qui draine cette émotion perçante, quasi traumatisante, celle qui nous efforce de rendre chaque jour plus utile que le précédent.

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Retour du côté de la compétition internationale officielle avec le film italien Ketticè de Giovanni Tortorici. Et il génère rapidement un dilemme plus que questionnant : le film est esthétiquement repoussant, des ralentis grotesques, une jeune dorée bourgeoise et blanche enfermée dans ses stéréotypes hétéronormés cringes, la femme est dévalorisée à son apparat simple, le discours sur la drogue archaïque et moralisateur, tout sonne faux et particulièrement laid. Se pourrait-il que Tortorici, pour critiquer l’isolement de ces petits êtres isolés et privilégiés et un début des années 2010 repoussant culturellement parlant, utilise tous les artifices non pas pour en jouer, mais bien pour en faire une critique violente ? Car le film est aussi déroutant à tenter le naturalisme kechichien tout en noyant le film de bidouillages esthétiques insupportables, à filmer le vide à la Sofia Coppola tout en y rajoutant une tonne de messages douteux et moralisateurs. Ketticè, c’est le nom de cette jeune casse-cou rebelle qui s’associe au personnage principal Giulio dans un petit trafic de quartier pour se payer leurs défonces à la weed. Au milieu, une Monica Bellucci totalement paumée, en contre-jeu permanent, qui semble de nouveau, soit être terriblement mal dirigée, ou parfaitement dans un numéro burlesque et bouffonnant. De la fête naïve des premières saouleries à l’échec scolaire de Giulio et son effondrement progressif dans le joint, les relations aux autres sont à peine évoquées et Tortorici semble pousser la provocation jusqu’à ce plan final abject en sexualisant de nouveau le corps d’une jeune femme. Il y a là donc une étrange sensation, soit de s’être fait fouler avec grâce, ou maltraité par une purge insupportable. La question reste ouverte, et le fait qu’elle le soit laisse tout de même à Ketticè le doux bénéfice du doute.

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On conclut la journée avec un autre film en compétition officielle, You don’t belong here de Florin Șerban. On retrouve rapidement tous les traceurs du cinéma roumain, de Mungiu à Emanuel Pârvu, un cinéma clinique en observateur implacable des dérives xénophobes de sa propre population. Ici, c’est Ioan, le fils de Marius, un chirurgien respecté d’une petite ville roumaine, qui sombre dans la haine et le rejet de l’autre. Lui et sa bande de fascistes sortent la nuit pour détruire des voitures et placarder des affiches contre la communauté gitane de la ville. Mais un soir ne sera pas comme un autre, et Ioan basculera dans l’irréparable, avec le meurtre d’un homme, frappant l’arrière de sa tête avec une batte. De ce lugubre fait divers, Șerban vient bien au-delà du simple déroulé juridique de l’affaire, il l’utilise pour faire pénétrer le poison du Mal dans l’équilibre précaire de cette micro-société désormais sous la loupe grossissante de Șerban. Et nous interroger également sur le sens de la paternité avec cette relation absente et toxique entre Marius et Ioan. Car depuis la mort de sa femme, et comme c’est souvent le cas par un phénomène de décompensation psychologique, Marius impose sa figure sociale de haut rang en effaçant celle de son fils. Pire, son attitude humiliante envers lui le rabaisse, et le conditionne automatiquement à sa position de simple « fils de », écrasé par le poids de la personnalité et du rang hiérarchique social de son père. En conséquence de quoi, Ioan plonge dans les ténèbres du fatalisme, gangrené par une idéologie fasciste qui le conduira à sa perte. Et lorsque Marius se rendra compte de ses décisives erreurs, il sera alors déjà trop tard, l’amour qu’il porte à son fils s’est oublié dans la détresse de la perte de sa mère, et cet acte d’abandon a entraîné sa chute. Avec You don’t belong here, Șerban joue carte sur table avec ce titre parfaitement évocateur : ne pas être à sa place, le mal-être adolescent peut conduire à une telle perte de repères que le questionnement même fondamental du Bien et du Mal s’en voit bouleversé. Connaître son propre sang, son enfant est généralement alors une illusion perdue, une sensation absurde où le parent se persuade par pure égoïsme de bien connaître sa descendance, alors que bien souvent, le liant est rompu. Le film se pose clairement en prétendant au Léopard d’Or, comme Mungiu est allé chercher sa seconde Palme avec Fjord cette année, un cinéma de Festival parfaitement calibré, thématique, mais bien trop prédictif. Les plans s’étirent (notamment sa partie finale), les questions ici initient très peu de doute (contrairement à Fjord), You don’t belong here coche parfaitement les cases d’un jury qui pourrait être sensible à l’universalité du propos parental et le portrait d’une Europe xénophobe alarmante. Moins friand d’un tel cinéma bien trop calibré, il y a un manque criant de vitalité et de risque dans une telle proposition, une recherche presque automatique de sécurité et d’efficacité qui perd toute impulsivité, voire même d’intensité. Nous verrons en fin de semaine prochaine si sa potentielle présence au Palmarès se confirme.

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