©Michigan FIlm

Quelques œuvres de la programmation de cette soixante-dix-neuvième édition du Festival de Locarno privilégient le rapport au temps, conditionnant nécessairement celui à l’espace, chaque lieu, chaque dispositif humain fonctionnant à son rythme propre. De ce point de vue, L’Estive (Concorso Cineasti del Presente), long métrage belgo-français de Naël Khleifi et Lisa Debauche, sans en faire des tonnes, en sachant réduire drastiquement sa durée (1h05) et évitant par là meme les fioritures qui handicapent parfois les films dits « de festival », se présente comme une belle proposition de cinéma.

Le film n’a pourtant apparemment rien de fracassant, et c’est certainement sa discrétion qui le rend si réussi. Hana (Manal Issa) vit en haute montagne, aux alentours de Gap ; arrivée en France de son Liban en guerre à treize ans, elle se forme pour devenir gardienne de troupeaux de brebis. Dans ces Alpes jouxtant l’Italie, elle voit parfois passer sur ce territoire sauvage, escarpé, dangereux de petits groupes de migrants cherchant à rallier l’Europe de l’Ouest sans se faire attraper par la police. Rejointe par Lisa (Sibylle Bataille), une jeune femme de son âge mais plus expérimentée qu’elle face à la surveillance des troupeaux, Hana, d’abord réticente, va lier une amitié avec ce nouvel élément féminin. Un soir, elles recueillent dans leur cabane deux migrants perdus dans les sommets.

Par petites touches, L’Estive dresse tout à la fois le portrait complexe de son personnage principal, à la fois isolé de ses racines (un scène d’appel téléphonique à sa mère prouve qu’elle ne la contacte que très irrégulièrement) et souhaitant renouer avec elles en retournant dans ce pays qui lui manque cruellement alors même qu’il est retourné à l’état de guerre depuis les dernières frappes israéliennes. En caractérisant Hana, Khleifi et Debauche se font également observateurs distanciés de l’état chaotique du monde, entre migrants poursuivis comme des animaux de la montagne par des policiers-chasseurs et conflits armés disséminés autour du monde dont les roches des sommets alpins abritent ses divers habitants du bruit des bombes. C’est là que le travail sur le temps prend tout son sens, allié à celui du mouvement ; les premiers moments du film se concentrent entièrement sur les déplacements ou stagnations des brebis, contrastant avec l’agitation des chiens de berger courant dans les pentes herbeuses pour rassembler les ovins les plus indisciplinés. Et les cinéastes de capter paisiblement un mouvement à part, hors du monde, isolé de l’agitation d’un monde qui fait retour subrepticement lors de courts plans où des êtres étrangers à ce microcosme préservé le traversent en courant, créant par leur irruption un mouvement autre provenant d’une temporalité parallèle. Temps et mouvement deviennent des notions relatives, propres aux espaces qu’ils habitent.

La beauté de L’Estive réside certainement dans sa manière de filmer les différents régimes de temps et de déplacement, les brebis aimées mais cependant exploitées se faisant le miroir de ces pauvres hères fuyant leur pays et la police traversant le film comme des présences déjà absentes, presque spectrales, dont certaines d’entre elles parviennent enfin à s’immobiliser pour raconter leur histoire. Pour exister, en somme. Et de constater que le chaos du monde ne peut s’empêcher d’entrer en relation avec des recoins géographiques et temporels qui lui sont étrangers. Pour cette raison, sans esbroufe, L’Estive s’avère l’oeuvre la plus fine vue lors de ce festival en ce qui concerne le regard porté sur la migration, bien plus perspicace que celui des Yeux verts de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, ou que celui, très confus, d’Alberi erranti de Salvatore Mereu, mélange étrange de réalisme brut et de conte se voulant fable sur l’exil politique sur lequel nous ne nous étendrons pas plus.

©Vahao Studio

De manière plus concrète, certains cinéastes lors de cette édition ont choisi de littéralement filmer le temps, de lui donner une certaine forme de présence filmique par la lenteur des œuvres proposées, pour le moins bon et pour le meilleur. Parlons d’abord de ce qui nous a le moins convaincus : la lenteur de Rehmat (Concorso Internazionale), film indien du respectable Gurvinder Singh, semble bel et bien contenir en son sein un propos sur la marche sociale de son pays mais donne une désagréable sensation de geste esthétique forcé, se complaisant dans l’étirement de la durée de ses plans et leur figement que le réalisateur se donne le devoir de surligner de façon trop insistante. Un moment se révèle significatif de cette stratégie un brin pénible : pour ouvrir la seconde partie du film (qui en comporte trois), Singh filme un appel téléphonique que reçoit le chef d’un village du Pendjab, apprenant la mort de son fils, activiste politique retrouvé par la police ; le plan est long, fixe. Puis, soudainement, sans raison apparente, un travelling circulaire permet à la caméra de filmer progessivement le lit sur lequel le personnage est allongé de son autre bord. Totalement démotivé, ce plan n’a d’autre intérêt que de signifier de façon paradoxale par le mouvement sa fixité, et de fait l’étirement du temps. De ce fait, Rehmat se montre trop conscient de ses effets pour passionner, voire pour ne pas ennuyer.

Gurvinder Singh parvient parfois, par certains dispositifs formels et spatiaux, à se montrer percutant, surtout dans la première partie de son long métrage, montrant l’activiste politique se cachant des autorités dans la maison d’une femme respectée de sa communauté, et donc au-dessus de tout soupçon. La mise en scène, réclusive, ne montre rien du monde extérieur, n’existant que par le son. En permettant la visibilité d’une source sonore récurrente (le passage d’un train à heure fixe à côté de la maison), Singh signe la condamnation de son personnage masculin sur le point de sortir de sa planque tout en soulignant l’enfermement que subit ces femmes dans un système social indien ancré dans son traditionalisme et dans un patriarcat certain (dans Rehmat, les hommes sont chefs ou morts, ou sur le point de le devenir). La troisième partie du film montre l’arrivée dans le village d’un vieux monsieur, venant de Grande-Bretagne et revisitant son lieu natal afin de fuir non pas la mort mais les médecins et leurs batteries d’examens. Inconnu de tous, il se fait passer pour Dieu Tout-puissant, donc pour celui qui aura le pouvoir absolu sur toutes et tous. Ce qui ressemble à une blague est cependant révélateur : dans cette société figée, l’homme arrivant d’Europe prendra le pouvoir dans ce village indien qui n’a jamais vraiment évolué, ceci en misant de façon facétieuse sur le poids de la croyance agissant sur sa population.

L’étirement du temps de Rehmat se fait donc symptôme de la représentation d’une société bloquée, mais porte trop en lui sa portée essentiellement dialectique pour receler une véritable dimension esthétique. Là se situe l’ennui assez profond distillé par le film de Gurvinder Singh, se revendiquant du grand cinéaste Mani Kaul mais omettant que la lenteur exigeante, radicale des œuvres de ce dernier était moins un moyen d’exprimer un discours que de sonder l’essence des êtres se cognant aux parois de leur vie et des difficultés tragiques qui s’y jouent. Untemps qui observe plutôt qu’il ne signifie, en somme.

©Los Niños Fils/MITO Production

Todos mis viajes son viajes de regreso du jeune cinéaste colombien Manuel Ponce de Léon (Concorso Cineasti del Presente) est de ce point de vue bien plus réussi. Issu de l’amour du réalisateur pour le poète León de Greiff, son film raconte l’arrivée en Amérique du Sud d’un couple de Suédois venus pour s’installer aux antipodes et coloniser un bout de terre pour vivre. Le voyage va se transformer en errance, l’austérité luthérienne des deux Européens semblant imprégner de sa rudesse les paysages côtoyés et traversés rendus encore plus hostiles par la perte de repères subie par le couple, puis la mise en scène elle-même.

Ponce de Léon filme ici le temps dans toute sa physicalité, lui donnant une consistance par la lenteur des plans, par leur durée, par les silences qui s’y installent, comme si le moindre mot pouvait perturber la fragilité d’un équilibre esthétique exigeant, à même d’exclure si l’on arrive pas à imprimer le rythme imposé par le réalisateur. Le monde, ses élements, la dilatation temporelle et les menaces qu’elle contient en germe (en cela, Todos mis viajes son viajes de regreso se fait cousin du cinéma de Lisandro Alonso, et plus particulièrement de Los Muertos [2004]) se font univers hermétique à la marche du monde, un peu comme peut l’être le passage du temps en haute montagne dans L’Estive. Le long métrage du cinéaste colombien se transforme alors en une expérience sensorielle, ainsi qu’en un geste étrangement théorique que développe déjà cet autre réalisateur tutélaire de ce cinéma de la durée qu’est Lav Diaz, faisant de l’errance de ses personnages une divagation presque onirique de l’esprit envapé du spectateur.

Errance géographique et errance temporelle vont de pair, menant à la folie des personnages dans leur ensemble : le couple de Suédois, Mannien (rescapé de La Meduse interprété par Denis Lavant), un soldat de l’armée bolivarienne mis sur la touche et perdu au mileu de nulle part… Et le film, par la prise de pouvoir des éléments, devenant ainsi une sorte de labyrinthe temporel dans lequel les personnages se perdent avec effroi, ne distinguant plus leur passé de leur présent, le film allant jusqu’à répéter des lignes de textes de León de Greiff, à raconter les mêmes histoires, à réitérer les mêmes plans, les personnages et le spectateur se heurtant à une sensation de déjà-vu ressemblant à un mur infranchissable. Un plan magnifique, qui n’aurait pas dépareillé dans l’Aguirre de Werner Herzog (1972), montre l’embarcation du couple tourbillonner sur les eaux de la rivière sur lesquelles elle flotte sans but ; la caméra est posée sur la poupe de la barque, filmant la proue dont la figure immobile, impassible, est le voyageur suédois. Et le mouvement du tourbillonnement de créer un sentiment terrible de vertige, le bateau ressemblant à l’aiguille d’une boussole folle.

Au final triomphent donc poétiquement les éléments, la « voix du vent » dont parle de Greiff, et qui traverse universellement le temps, les murs de son labyrinthe, pour atteindre un monde contemporain où d’autres se perdront certainement. D’une force évocatrice assez rare pour un premier film, non exempt d’une certaine frilosité témoignant du jeune âge de son auteur (grief assez rare envers le film : son heure et demie n’est pas assez longue !), Todos mis viajes son viajes de regreso restera l’un des beaux films de cette édition 2026 à Locarno.

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A propos de Michaël Delavaud

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