Se trouver au point de jonction de deux univers antagonistes peut provoquer une situation précaire faisant que l’on n’appartient finalement à aucun des deux alors même que l’on voudrait embrasser la globalité du monde. Mathieu Duman (Lionel Erdogan, tout en tension, acteur qu’on a plus vu sur les écrans de télévision qu’au cinéma et qui s’avère ici vraiment bon), personnage principal d’Une affaire turque, premier long métrage réalisé par Hüseyin Aydin Gürsoy, se situe dans ce type de nœud : jeune avocat d’affaires aux dents longues sur le point de devenir associé dans le cabinet dans lequel il travaille sans compter ses heures, certes avec talent mais sans vie privée possible, il est aussi issu d’une communauté turque avec laquelle il a peu ou prou coupé les ponts par nécessité personnelle et professionnelle, ceci jusqu’à changer de prénom pour mieux se faire accepter dans le milieu des affaires (Mathieu s’appelait Mustafa avant de se parisianiser). Mis sous pression par sa famille qui lui reproche l’effilochement des liens le rattachant à ses racines, l’avocat accepte d’aider Abdullah (Metehan Aygün), jeune conducteur de taxi victime d’une agression raciste de la part d’un jeune loup de la politique. Les solutions trouvées par Mathieu, flirtant avec le système corruptif afin d’éviter de faire de trop grosses vagues, vont au contraire créer un tsunami qui pourrait générer une puissance destructrice difficilement imaginable.

Avocat d’affaires troubles (L. Erdogan) (©Paname Distribution)
Centré sur la figure complexe de l’avocat tiraillé entre sa réussite professionnelle aux allures carnassières et son souci de loyauté envers sa famille et ses origines faites de stagnation sociale et de racisme subi plus ou moins feutré, Une affaire turque fait l’effort d’approfondir la caractérisation de son personnage ambivalent, tout à la fois difficile à défendre et à condamner totalement. Plutôt bien écrit, le film d’Hüseyin Aydin Gürsoy cherche constamment à traquer la complexité de cet homme de loi fragmenté s’enfonçant irrémédiablement dans ces sables mouvants où générosité forcée et malhonnêteté se côtoient sans faire bon ménage, où la confrontation du passé et du présent ne peut que saboter le futur. Si le récit serpente de façon efficace, générant des moments parfois tendus (la scène où Mathieu se retrouve enfermé dans une voiture avec les gros bras turcs de son ancienne cité est par exemple très réussie dans les enjeux de thriller que vise le film), bien aidé en cela par une mise en scène discrète mais maîtrisée, Hüseyin Aydin Gürsoy navigue cependant sur un territoire bien trop connu pour surprendre vraiment. Nous pourrions même reprocher au réalisateur de faire de son protagoniste principal une sorte de personnification de son film : à l’instar du personnage de Mathieu, Gürsoy fait se télescoper deux univers antithétiques (plongée dans les milieux troubles des cabinets d’affaires et peinture intime de la communauté turque), croisement qui rend son film inégal, le réalisateur maîtrisant bien mieux que l’autre l’un de ses deux pans.

Un jeune loup et son mentor (C. Berling, L. Erdogan) (©Paname Distribution)
Commençons par ce qui convainc le moins : le versant « parisien » du film, c’est-à-dire le regard porté sur le monde des affaires, avec ses hommes politiques combinards, ses conseillers sans scrupules, ce monde où tout se monnaie, où la réussite professionnelle conditionne les amitiés, où les avocats ont tous les droits du moment que leurs riches clients triomphent et se sortent des flaques dans lesquelles leur omnipotence auto-proclamée les fait s’embourber, semble caricatural du fait de l’unilatéralité problématique du propos à peine sous-jacente : il y a quelque chose de pourri au royaume des puissants. Même les avocats apparemment éthiques sont finalement dépeints comme cupides et intéressés, dans une démarche profondément moralisatrice (exemplairement le personnage de l’avocate à première vue incorruptible incarnée par Lubna Azabal, pourtant très en forme). De ce point de vue, inscrite dans le rise and fall de Mathieu, la relation qu’il tisse avec l’associé principal de son cabinet, Claude (Charles Berling), pourtant déterminante dans le récit et dans le propos du film (pour aller vite, un darwinisme social tacite rend difficile voire impossible l’extirpation de sa condition première), semble totalement artificielle, attendue, restant toujours sur ses rails sans ne jamais chercher à empiéter sur le terrain de l’ambiguïté. Ne semblant exister que pour permettre la chute de Mathieu dans des abîmes tragiques, la peinture de ce microcosme élitiste, nécessairement néfaste, s’avère trop schématique pour intéresser vraiment.

Un homme face a ce qu’il aurait pu être (L. Erdogan, M. Aygün) (©Paname Distribution)
Hüseyin Aydin Gürsoy s’en sort bien mieux lorsqu’il plonge son film dans le bain communautaire, dont il connaît mieux les mécanismes et qu’il retranscrit avec la complexité et l’épaisseur humaines qui manquent justement aux scènes dans lesquelles Mustafa s’appelle Mathieu. De mémoire, une plongée de cet ordre dans la communauté turque est inédite ; Gürsoy se fait alors documentaliste d’une vision du monde ambivalente, mêlant étroitement la fierté de voir l’un des membres de la migration turque sortir d’une trajectoire toute tracée et le sentiment de trahison que ce même écart provoque dans le cœur et l’esprit de ce même entourage. Une affaire turque gagne réellement en justesse en capturant le mépris plus ou moins ouvertement exprimé de la famille de Mathieu (et particulièrement celui de la figure paternelle) ou de ceux qu’ils fréquentaient étant enfant ou adolescent envers cet avocat travaillant jour et nuit pour devenir autre chose que ce à quoi sa naissance l’avait portant destiné, l’avocat cherchant autant le prestige de son ascension sociale que la considération d’une communauté qui, dans son ensemble, le regarde de travers. De ce point de vue, sa relation conflictuelle avec Abdullah est symptomatique : qu’est le jeune homme agressé sinon le garçon que serait resté Moustafa s’il n’était pas devenu Mathieu ? Un être rongé par l’envie et la frustration, voulant en vain se rebeller contre un système plus fort que lui ou contre une pensée aux valeurs traditionnelles considérées comme obsolètes. Abdullah devient une sorte de gouffre dans lequel tombe l’avocat, ravalé à cette condition de Turc immigré en France, aspiré par un destin qu’il avait tout fait pour fuir.
Le poids des racines se révèle donc finalement bien plus puissant qu’une omnipotence politique impalpable par là même sacrifié par l’écriture ; c’est bel et bien lorsqu’il rend tangible l’inéluctabilité de l’influence des origines qu’Une affaire turque est le plus réussi, évoquant alors, toutes proportions gardées, les premiers films de James Gray, et peut-être plus particulièrement Little Odessa (1994), grand film fort simple et simplement fort sur la chape de plomb des traditions et de la famille sur la vie et l’esprit d’une jeunesse qui voudrait non sans conséquence s’en émanciper. Dans ses meilleurs moments, le film d’Hüseyin Aydin Gürsoy touche du doigt l’alliance grayienne de la simplicité artistique et de la complexité dialectique, ce qui n’est pas rien.
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