Manhunt, au bout de la route
Deux garçons, une voiture, des routes qui traversent des forêts immenses et l’horizon pour seule promesse. Wayne Wapeemukwa reprend avec Manhunt les signes les plus familiers du road movie nord-américain pour les conduire vers leur point d’épuisement. Son deuxième long métrage après Luk’Luk’I (2017), présenté en première mondiale dans le Concorso Internazionale du 79e Festival de Locarno, déroule jusqu’à ses ultimes conséquences le désespoir éthique et climatique de deux jeunes hommes sans perspectives.
Inspiré de faits divers survenus au Canada en 2019, Manhunt suit deux garçons qui prennent la route vers le nord après une série de meurtres. Wapeemukwa, cinéaste et philosophe canadien d’origine métisse, cosigne avec Anna-Lena Theobald un récit qui déplace le true crime vers la parabole. La traque importe moins que ce qui la produit, c’est-à dire la solitude, la masculinité en déshérence, l’imaginaire numérique et le vieux rêve colonial d’un recommencement dans les grands espaces. Le film interroge ainsi le paysage mental qui précède et accompagne le passage à la violence.

Manhunt, Wayne Wapeemukwa, 2026 © Courtesy of Aspect Ratio
Car la route charrie ici toute une mythologie. L’Amérique du Nord a longtemps projeté sur ses immensités la possibilité d’une nouvelle vie. Partir, gagner la frontière, disparaître dans l’espace permettait de recommencer. Manhunt retourne cette promesse. Chaque kilomètre parcouru rétrécit l’avenir. Les villes désertées, les stations-service, les forêts et les routes interminables composent progressivement la géographie d’un monde arrivé au terme de son propre récit. Le Nord absorbe les personnages au lieu de les libérer.
Jonathan Glendon construit sa photographie autour de cette tension entre immensité physique et enfermement intérieur. Le territoire déborde le cadre tandis que l’existence des garçons se contracte. Coline Debray imprime au montage la progression inexorable d’une fuite qui tourne à vide. Daniel J. K. Ross accompagne cette dérive par la musique tandis que les décors de Daren Luc Sasges inscrivent les personnages dans des espaces déjà gagnés par l’abandon : stations services vides, restaurants de bords de routes, sources chaudes perdues dans la forêt, routes solitaires dans les montagnes où gronde un incendie. Harris Lowe et Landon Tunold prêtent à leurs personnages une présence opaque, suspendue entre apathie et violence latente, prête à surgir.

Manhunt, Wayne Wapeemukwa, 2026 © Courtesy of Aspect Ratio
Wapeemukwa ajoute à cette géographie réelle un second territoire, numérique. Les garçons circulent entre écrans, jeux vidéo First-Person Shooter, fantasmes et monde matériel jusqu’à brouiller leurs frontières. Ils consomment d’abord des représentations avant de devenir eux-mêmes les protagonistes d’un récit criminel, puis les objets d’une chasse à l’homme. Le titre concentre ce glissement. Manhunt désigne la traque, mais engage aussi le mot « man » et avec lui une masculinité qui cherche ses formes dans la violence faute de parvenir à les construire ailleurs. Plus largement encore il démontre comment notre rapport à la planète à fait de nous des bêtes traquées sur un territoire en voie de désertification.
Le geste prolonge celui de Luk’Luk’I. Après avoir observé les vies marginales laissées hors champ par le récit triomphant des Jeux olympiques de Vancouver, Wapeemukwa s’attaque cette fois à l’imaginaire plus profond du territoire canadien comme réserve infinie d’espace, d’avenir et de recommencement. Son regard métis charge les paysages d’une mémoire politique. La forêt et la route n’incarnent plus une nature vierge et disponible pour la conquête. Elles recueillent les débris du fantasme colonial.

Manhunt, Wayne Wapeemukwa, 2026 © Courtesy of Aspect Ratio
La dernière partie, située dans le South Cariboo, pousse cette logique jusqu’à son acmé. La recolorisation bouleverse soudain la matière visuelle du film. Le paysage quitte son apparence familière, les couleurs se chargent, le réel bascule vers une perception presque hallucinatoire. La catastrophe morale devient catastrophe chromatique. Wapeemukwa fait alors coïncider tension dramatique et tension plastique : l’espace que les garçons espéraient traverser finit par les engloutir.
Cette séquence donne à Manhunt son image la plus forte. Le désastre intime, social et écologique fusionne avec le territoire. Au bout de la route, la Frontière n’ouvre plus aucun monde : elle renvoie aux deux garçons l’image saturée de celui qu’ils habitent déjà.
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