Présenté en compétition internationale au 79e Festival de Locarno, Thính Giác (Hearing), deuxième long métrage du cinéaste vietnamien Lê Bảo, inscrit dès son titre son projet esthétique dans le champ de la perception. Thính Giác désigne en vietnamien l’ouïe, ou plus précisément la faculté de perception auditive. Après Vị (Taste), « le goût », son premier long métrage, Lê Bảo poursuit une œuvre qui envisage le cinéma depuis les sens, les corps et leur relation à l’espace et au temps.
Ninh, mécanicien, installe des sonomètres dans les espaces publics et les habitations afin d’en mesurer les nuisances acoustiques. Cette activité singulière fournit au film son principe narratif autant que sa métaphore centrale. Tandis qu’il enregistre et quantifie le vacarme du monde, Ninh éprouve l’impossibilité de mesurer ce qui se défait autour de lui. Séparé de Ngoc, son ancienne épouse, et de leurs enfants, attaché à une mère avec laquelle il vit et préoccupé par des parents eux-mêmes séparés, il traverse un réseau de relations fragilisées par l’éloignement, le silence et le temps. À mesure que s’accumulent les décibels, les êtres, eux, peinent à s’entendre. Ce paradoxe irrigue les 128 minutes de ce film présenté dans le Concorso Internazionale de Locarno 2026, où il concourt pour le Léopard d’or.

© 2026 Sensory Ocean Films / E&W Films / Kongchak Pictures
Un cinéma des sens
Né au Vietnam en 1990, Lê Bảo s’est formé au cinéma en autodidacte, découvrant les films étrangers sur son ordinateur avant d’emprunter une caméra avec laquelle tourner. Ses premiers courts métrages puisent dans le territoire de son enfance. Coal (2013), inspiré par sa relation avec son père, puis Scent (2014), tourné comme le précédent dans le quartier où il a grandi. Suivent une première version courte de Taste en 2016 et Unconsoled en 2019. Son premier long métrage, Vị (Taste), obtient en 2021 le Prix spécial du jury de la compétition Encounters de la Berlinale.
Hearing prolonge ces recherches que Lê Bảo a décrit comme une « méditation sensorielle » sur la condition humaine annonçant déjà l’attention portée à la durée, à la respiration des espaces, aux sons produits par l’environnement plutôt qu’à un découpage rapide ou une musique illustrative. Les lieux sont considérés comme des entités vivantes auxquelles il est permis de respirer. Cette conception trouve dans Hearing une nouvelle formulation de cette poétique de la sensation passant du goût à l’ouïe, du corps à son environnement acoustique. La continuité tient aussi à la collaboration avec le directeur de la photographie Nguyễn Vĩnh Phúc et le directeur artistique Lê Văn Thanh.
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Écouter le monde
Hearing reposant sur une l’idée de confier le rôle principal à un homme dont le métier consiste à écouter un monde devenu trop bruyant, le son constitue une matière dramatique à part entière. Bruits mécaniques, circulation, voix, activités humaines, musique et silences composent un environnement acoustique dont Ninh est l’arpenteur et le récepteur. Le sonomètre traduit le monde en chiffres. L’appareil prétend objectiver la nuisance, déterminer des seuils, mesurer une intensité. Or tout ce qui importe véritablement à Ninh résiste à cette opération. Quelle unité peut mesurer l’éloignement d’un enfant, la disparition d’un amour, le silence installé entre deux êtres ou la persistance d’un souvenir ?
Cette attention sonore s’inscrit dans la fabrication du film. La musique originale est signée Mental Overdrive, pseudonyme du musicien électronique norvégien Per Martinsen. Mais l’environnement sonore possède une telle autonomie que la musique échappe au commentaire émotionnel et souligne plutôt la façon dont les sons humains et mécaniques se mêlent, se heurtent ou saturent l’espace. Entre eux apparaissent des intervalles, des respirations, des silences. L’écoute devient alors une manière de raconter. L’opposition qui traverse Hearing dépasse ainsi le partage entre bruit et silence. Elle confronte mesure et sensation, décibels et sentiments, écouter et entendre.
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Une esthétique de la sensation
Cette conception acoustique trouve son équivalent dans le traitement des lieux et de la lumière. Hearing oppose la ville à la nature de façon à faire éprouver différents degrés d’occupation du monde par la civilisation. Certains espaces respirent encore ; d’autres sont envahis par les activités humaines. Le film travaille constamment le passage entre ces régimes sensibles d’ouverture et de saturation, de respiration et d’encombrement, de silence et de vacarme. La mise en scène privilégie la matière perceptive du son et de l’image plutôt que le discours.
La lumière participe largement de cette construction et certains plans d’intérieurs rappellent la peinture hollandaise. Elle découpe les volumes, isole les corps, creuse les distances, fait ressortir les matières nobles ou moins nobles, donne corps au temps écoulé, à la durée. D’autres scènes sont comme suspendues dans l’éternité et traduisent un poignant sentiment de perte.
Cette approche sensible permet à Lê Bảo d’éviter l’opposition sommaire entre nature pure et civilisation corruptrice, au bénéfice de la question de la place laissée au vivant, aux corps et à la perception dans des espaces transformés par l’homme. Cette dans perspective, soulignant les liens indissolubles de l’homme à la nature, que l’environnement extérieur et le paysage mental des personnages se répondent.
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Composer l’espace
Cette attention portée aux lieux trouve sa forme la plus manifeste dans la photographie de Nguyễn Vĩnh Phúc. Lê Bảo privilégie la lenteur des plans, parfois jusqu’à l’excès, et refuse fréquemment au montage la fonction d’accélération ou d’explication qu’il occupe dans une narration conventionnelle. Le regard doit séjourner dans l’image un certain temps, celui de ressentir et comprendre ce dialogue invisible.
Cette durée permet d’apprécier le remarquable travail de composition des décors. Cours, portes, fenêtres, ouvertures, cloisons et cadres intérieurs produisent des surcadrages successifs. Les personnages sont pris dans des architectures qui organisent les activités, les isolent autant qu’elles les relient.
La profondeur de champ et l’organisation de la lumière matérialisent les distances entre les êtres, tracent des zones, séparent les plans, révèlent certains corps, en absorbent d’autres. L’extrême composition de certains cadres interroge la relation entre structures sociales et structures mentales. Les personnages habitent les mêmes espaces sans parvenir à les partager. Le regard posé par la mise en scène sur cette distance confère au film son émotion.
Cependant, cette lenteur qui appartient profondément au projet de Lê Bảo comporte sa contrepartie. La durée imposée à certains plans peut parfois sembler démonstrative et le dispositif contemplatif s’étirer au-delà de sa nécessité.
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Le manque et le souvenir
Ce dispositif formel très construit fait de Hearing un film profondément mélancolique, qui ne s’intéresse pas tant à ce que les personnages entendent, qu’à ce qu’ils n’entendent plus. Autour de Ninh s’organise une constellation de séparations. Sa relation avec Ngoc appartient déjà à un passé dont les enfants maintiennent douloureusement la présence. Ses propres parents ne vivent plus ensemble et ne communiquent plus. Ninh voudrait rétablir les liens, retrouver une unité familiale dont il perçoit partout les fragments.
Le film fait ainsi du manque une expérience acoustique. Une voix absente, une conversation interrompue, une chanson, un bruit familier contiennent davantage de passé qu’une image. Lê Bảo a lui-même rattaché le projet de Hearing au souvenir des chansons que sa mère lui chantait lorsqu’elle le transportait à vélo pendant son enfance. Cette origine intime éclaire la douceur qui affleure sous la rigueur formelle du film. Écouter revient aussi à chercher les traces de ce qui n’est plus.
Le son possède en cela une relation singulière à la mémoire. L’image conserve une apparence ; le son ressuscite la présence fugitive d’un lieu, d’une personne, d’une époque. Au fil du film, le travail de Ninh acquiert une dimension tragique. Il enregistre les manifestations sonores du présent tandis que son existence est hantée par les sons du passé.

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Ce que nous n’entendrons plus
C’est dans l’articulation entre perception intime et transformation du monde que Hearing trouve sa portée la plus ample, puisque le film commence par la mesure d’une nuisance pour finir par interroger notre manière d’habiter la Terre. Machines, circulation, musique, activités collectives recouvrant les sons et rythmes de la nature, le paysage sonore devient le symptôme d’une modification profonde des lieux. L’écologie qui se dessine ici interroge ce qu’un monde produit par l’homme laisse entendre de ce qui existait avant lui.
Lê Bảo établit ainsi une continuité subtile entre la destruction des espaces physiques et celle des espaces mentaux. À la disparition ou à l’altération des paysages répondent l’érosion de la mémoire, l’éloignement des êtres et la difficulté croissante à maintenir des intériorités où le souvenir puisse encore résonner.
Hearing oppose les temporalités de la culture humaine, qui produit, mesure, amplifie sans cesse de nouveaux signes, et celle de la nature, faite de rythmes, de cycles et de présences que cette saturation rend imperceptibles. Après le goût de Taste, l’ouïe de Hearing poursuit ainsi le projet de rendre le monde au sensible avant qu’il ne disparaisse sous ce que nous en faisons.
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