L’infatigable Werner Herzog poursuit sa quête, avec le cinéma pour vaste champ d’expérimentation, un laboratoire qui met le monde à l’épreuve de l’image. Partageant sa création entre documentaires – spirituels, sociologiques, théologiques… entre investigation et voyage intérieur -, films indépendants (Salt and Fire), fausses productions hollywoodiennes (Bad lieutenant : escale à la nouvelle Orléans), son œuvre apparaît à la fois comme caractéristique du cinéma du réel et comme faisant passer cette même réalité de l’autre côté du miroir, troublée, déformée par le prisme d’un regard un peu extralucide et mystique, aux frontières de l’illumination. Mais toujours, au cœur de son œuvre, l’homme, son rapport au monde, à son époque et la manière dont il traverse sa vie. Family Romance, LLC pourrait d’abord rebuter par l’aspect ingrat de sa forme, une image vidéo pas très belle à la qualité esthétique très limitée. Il offre une étrange jonction du documentaire et de la fiction puisque le personnage principal n’est rien d’autre que le créateur de Family Romance, LLC rejouant son propre rôle. Family Romance, LLC est en effet le nom de la société qu’a lancée Ishii Yuichi, fondée autour d’une imposture achetée par ses clients. Vous pouvez lire son histoire ici. Son agence fournit contre de l’argent un acteur ou une actrice capable de jouer un père, une mariée, des amis éplorés pour des funérailles voire même un corps dans un cercueil… Le film d’Herzog suit donc Yuichi dans ses pérégrinations, offrant ses services de vie par procuration, mais se concentre plus régulièrement sur les rapports qu’il va entretenir avec une petite fille dont il incarne un père qui l’a potentiellement abandonnée. La mère a organisé ce canular, censé offrir à sa fille ce surprenant et soudain bonheur. Mais les enfants sont-ils vraiment dupes ? Une étrange relation en naît, inattendue, dans laquelle l’amour acheté semble laisser place au le sentiment vrai… L’attachement s’installe, inexorablement … puis pour le spectateur une curieuse émotion. Le père-acteur se prend au jeu, des relations père-fille plus vraies que nature en émergent. Pour satisfaire sa cliente Yuichi cherche comment divertir la gamine, et même s’il cède encore à la tentation de payer des acteurs pour mimer les rencontres du hasard, sa façon d’organiser les après-midi de l’enfant le font de plus en plus ressembler à un simple parent divorcé. L’essence mélancolique de Family Romance, LLC se disperse lentement mais sûrement, jusqu’à l’ultime image, bouleversante.

© Nour Films

Herzog ne juge pas, il constate, un peu ébahi, semblant parfois ne pas revenir de ce qu’il découvre, de cette solitude incommensurable devenue un fond de commerce. De cette peur du regard des autres, de l’indifférence supplantée par la tentation de s’acheter une vie factice. Ce qu’il y a de fascinant dans ce « héros » c’est qu’en inventant pour les autres une identité, il perd de vue la sienne, ne la repère plus, nouveau Peter Schlemihl ayant perdu son ombre. Werner Herzog observe une société aseptisée d’une tristesse absolue où la chaleur humaine, lorsqu’elle n’est pas juste un investissement, se cherche dans les yeux des androïdes. Herzog aime également à jouer avec les clichés exotiques (le « père » qui emmène sa « fille » regarder les cerisiers en fleur) de façon déconcertante : ils viennent souligner plus encore la nature biaisée des rapports humains nourris aux clichés, aux archétypes et au jeu social.

© Nour Films

Depuis Aguirre on connaît l’obsession du réalisateur allemand d’un résultat qui soit le plus vrai possible, quitte à faire vivre à ses acteurs un tournage infernal qui leur tienne lieu d’expérience intime et dangereuse, provoquant des émotions palpables à l’écran. Herzog ici emploie les mêmes moyens que pour ses documentaires les plus instantanés, pris sur le vif, reconstituant tantôt des scènes, ou allant filmer les gens, les lieux en captant l’instant dans un enchainement de petites séquences. Le magicien transforme le cinéma en catalyseur d’émotions, entraînant dans la rue une fausse star, photographiée par de faux paparazzis… puis de vrais passants. La fiction provoque le réel, le déclenche. Et il y a toujours chez lui cet amour du décalage poétique ou surréaliste qui crée des moments inattendus et flottants qui nous égarent, tels cette lumineuse séquence avec des hérissons gratouillés sur le ventre, ou cette autre dans un hôtel tenu par des robots.

© Nour Films

Un malaise naît de cette sensation de réel et de cette incapacité à le préciser. Le spectateur troublé ne sait plus où situer la représentation ou la scène qui se déroule en direct. Réflexion sur le cinéma et le simulacre, et le cinéma en tant que mélange de simulacre et de captation du réel Family Romance, LLC démontre que l’image qui ment, c’est aussi celle qui rend compte de la réalité. Entre des situations supposées réelles et d’autres remises en scène ou inventées Herzog maintient le doute (cela fait 50 ans qu’Herzog maintient le doute : rappelez-vous de Coeur de verre et des acteurs censés avoir interprété le film sous hypnose). La confusion entre le vrai et le faux déconcerte, déstabilise : il s’agit de la meilleure mise en abîme possible pour un film prenant pour héros un faussaire. Herzog au détour d’une œuvre sur le mode mineur invente une nouvelle réalité. In fine la beauté du mensonge, n’est- elle pas la beauté du cinéma lui-même ?

 

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