Werner Herzog – Bad lieutenant, escale à la Nouvelle Orléans (Blu Ray)

Bad Lieutenant, escale à la nouvelle Orléans, est-il une suite bassement opportuniste du film d’Abel Ferrara ? Pas vraiment. Alex Terror nous en parlait déjà il y a quelques mois. Profitons donc de sa sortie en blu ray pour donner une seconde chance à cet ofni qui appartient plus que jamais à l’univers hors norme de Werner Herzog.

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Le premier écueil pour juger le Bad Lieutenant, escale à la nouvelle Orléans de Werner Herzog serait de jouer au jeu des comparaisons avec Abel Ferrara et de se référer à son Bad Lieutenant  avec lequel il n’entretient finalement que très peu de rapport. Non, Bad Lieutenant, escale à la nouvelle Orléans, n’est pas un remake et Nicolas Cage ne reprend pas le rôle d’Harvey Keitel, même s’il s’inspire très lointainement du personnage. Pour Herzog, le « mauvais lieutenant » est plus une figure de style qu’un héros, un concept, celui du flic corrompu, accro à la coke et au sexe, ayant basculé de l’autre côté, accumulant les frasques et les coups foireux. Herzog nomme donc « Bad Lieutenant », cet archétype du cinéma américain faisant désormais partie intégrante de sa mythologie à la manière des croquemitaines de films d’épouvante. Mais plus encore, ce quolibet devient l’incarnation d’une idée, la déchéance du mauvais lieutenant se faisant la métaphore d’un mal plus profond, comme un vieux démon, une forme de virus intimement lié aux Etats Unis dont Herzog livre un portrait cinglant et dénué de toute condescendance envers ses personnages. Bad Lieutenant, escale à la nouvelle Orléans  n’adopte cependant pas le ton du réquisitoire ou du polar nihiliste, bien au contraire, l’heure serait plutôt à la moquerie pour une œuvre décalée et absurde, déjantée, qui revendique outrageusement sa légèreté, portée par la prestation hallucinée et baroque d’un Nicolas Cage qu’on avait pas vu aussi bon depuis… allez … Sailor et Lula.

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Derrière les pérégrinations de son flic à la dérive, Werner Herzog peaufine une vision acerbe d’un pays inégalitaire, du sort des populations défavorisées et de la condition de la population noire à la Nouvelle Orléans. Au sein d’une enquête prétexte, c’est dans la pauvreté des minorités qu’il descelle la beauté, l’émotion, l’attachement pour les êtres. Bien loin de tout chauvinisme ou patriotisme, le regard d’Herzog est extérieur, au dessus, distancié, se posant définitivement comme celui de l’apatride dans un pays auquel il n’appartient pas. Là où Ferrara, cinéaste new-yorkais qui vit l’Amérique comme une blessure, s’immerge dans le vertige de son pays, le cinéaste allemand impose ironie et décalage. Réduire Bad Lieutenant, escale à la nouvelle Orléans  à son aspect irrévérencieux serait en oublier la teneur poétique atypique : Herzog, visiblement très inspiré par le décor de la Nouvelle Orléans, orchestre une ballade somnambule au sens musical du terme, comme une variation de jazz. Il regarde l’Amérique comme un voyageur, observe l’émotion des rues, trouve des prismes absurdes pour métamorphoser la réalité. C’est aussi cela qui fait la rareté de Bad Lieutenant, escale à la nouvelle Orléans, derrière son humour presque potache, sa forme parfois relâchée aux allures de cinéma d’exploitation – avec une dimension esthétique ouvertement tournée vers le passé, qui rappelle les thrillers des années 80 – perce une liberté créative salvatrice, en constant va et vient entre les délires les plus fous et une vision critique persistante. Au détour de visions ahurissantes, d’un accident de crocodiles ou d’iguanes au regard narquois, l’air de rien, comme dans toute sa filmographie, de ses documentaires à son méconnu Le pays où rêvent les fourmis vertes, Herzog n’a rien perdu de son mysticisme et évoque le rapport de l’Homme au monde, à son intégration au sein des éléments, guidé par l’idée du chaos et du retour à un ordre cosmique, comme si son point de vue se confondait parfois à celui de la nature elle-même. Cela va sans dire que le jugement n’est pas en faveur de l’espèce humaine. Herzog livre un regard noir sur l’humanité, sauvé par un éclat de rire dévastateur.
Le transfert blu-ray irréprochable retranscrit parfaitement les bleus sombres des nuits somnambules de la nouvelle Orléans, dans des noirs extrêmement précis. Rien à dire non plus sur les pistes sonores, tout en subtilité. Les suppléments sont limités (une galerie photo, un petit making-of et un court entretien avec le cinéaste) mais permettent de voir un Werner Herzog au travail, insaisissable, semblant planer à mille lieues de la réalité. On surprend Val Kilmer à s’exclamer que l’ouragan Katarina est une petite tasse de thé qui déborde, comparé aux digressions philosophiques cataclysmiques d’Herzog. Les réflexions intérieures incessantes de l’homme en tournage sont en continuité avec ses commentaires sur ses docs. Entre mysticisme et mystification, Herzog demeure le parfait reflet de la singularité de son homme fascinant, presque extra terrestre. Plutôt que de tergiverser sur des aspects techniques sur le tournage, il exprime son rapport aux éléments, sa façon de s’imprégner de l’environnement, de la nature : « A mon sens la jungle n’est pas une étendue sauvage, c’est quelque chose qu’on ne peut pas apprivoiser, qu’on ne doit pas apprivoiser. Ici, j’ai l’impression d’être face à une bête sauvage. Il y a quelque chose d’existentiel. Ce n’est pas juste une forêt ou une maison en ruine. Plutôt une ambiance, une atmosphère omniprésente ou quelque chose n’est pas à sa place. Je parlais d’une bête, mais il y a quelque chose ici. Une présence. Mais ça n’est ni la jungle, ni la ville ».

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Herzog va à l’encontre des considérations archétypiques du Mal et explique que la méchanceté est au fond de l’homme et que paradoxalement, c’est la déchéance même de son personnage, ce qu’il a de mauvais en lui, qui va le conduire à résoudre l’enquête. Herzog modifiait régulièrement le scénario (qui devait se passer à l’origine à New York). Il évoque son refus d’un montage haché, pour privilégier la fluidité des plans séquences, et toutes les surprises qu’ils engendrent. A cet effet, la collaboration avec un Nicolas Cage très enthousiaste fut visiblement fructueuse, plus encore lorsque Herzog, laissant la part belle à l’improvisation, écrivait une partie de la scène et demandait à l’acteur de se lâcher en laissant tourner : « je ne couperai pas, sois le plus abject possible ». Privilégiant l’emprise du hasard, le cinéaste recruta certains acteurs au cours du tournage, d’un perfectionniste et d’une organisation à l’américaine, sa méthode épousant sa philosophie de la vie : certains acteurs amateurs étaient visiblement recrutés le jour même du tournage, créant cette sensation de prise sur le vif, de vision en direct. Ne citant d’ailleurs jamais Abel Ferrara, il explique clairement qu’avec son Bad Lieutenant, il voulait placer sa caméra dans la Nouvelle Orléans de l’après Katarina pour retranscrire l’atmosphère d’une ville en crise. L’intrigue policière lui importe peu, bien plus intéressé par la notion même de dysfonctionnement et la manière dont l’homme se comporte face aux dérèglements naturels.
Bad lieutenant, escale à la Nouvelle Orléans (USA, 2009), de Werner Herzog, avec Nicolas Cage, Eva Mendes, Val Kilmer, Brad Dourif
Blu Ray édité par Seven 7 (sortie le 24 août)

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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