Impossible de ne pas être touché, et même bouleversé à la vision d’Un monde, reflet anxiogène d’un vécu commun souvent refoulé. Qui n’a pas subi dans sa scolarité le harcèlement physique et moral de ses camarades de classes ? Réminiscences d’injustices où l’on se sent dans une situation inextricable avec l’impossibilité d’en parler aux parents et aux représentants de l’autorité (enseignants, proviseurs etc.). Et lorsque certains événements sont dévoilés, exposés aux yeux de tous, le ressenti est parfois encore plus douloureux et l’issue pas toujours positive.

Un monde: Laura Verlinden, Maya Vanderbeque

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Laura Wandel ravive ces émotions -négatives – avec beaucoup de justesse et de pudeur, éloignées d’un discours idéaliste sur une enfance associée à l’innocence alors même qu’il n’y a rien de moins innocent qu’un enfant ou pour nuancer qu’elle se discute. Mais, à l’image du titre, il s’agit d’un monde,  appréhendée à travers le point de vue de Nora dans un cadre délimité dans le temps et l’espace, l’école, symbole d’une institution oppressive malgré elle, lieu où la violence circule entre les principaux acteurs. Les adultes, pas toujours compréhensifs, donnent des ordres ou ne comprennent pas ce qui se joue devant eux, ne souhaitant pas toujours intervenir dans des histoires qui ne les concerneraient pas. Les rapports entre les élèves sont tendus et agressifs, reproduisant la violence sociale ordinaire. C’est du moins cette impression que ressent Nora pour qui le milieu scolaire s’apparente à un enfer, un cauchemar sans fin, terrain d’humiliation, d’échanges verbaux sans filtres et de rapports de forces où les corps sont malmenés. La caméra reste collée à son personnage, provoquant un étouffement permanent. Cela peut créer un rejet ou une fascination immédiate, une angoisse nous ramenant aussi à un vécu traumatisant que l’on ne sait pas toujours exprimer avec des mots qui seraient dérisoires au regard des vrais problèmes d’une société à grande échelle. Chaque lieu est source de panique pour Nora : la cantine et son brouhaha permanent, la cour de récré synonyme de défoulement, la classe qui engendre le stress des apprentissages, la salle de sport etc…

Un monde: Maya Vanderbeque

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En dépit de sa radicalité formelle et narrative, le film ne grossit pas le trait, n’exagère pas des situations en fin de compte très communes. Mais justement, cette banalité du mal-être touche par son universalité. D’autant que Laura Wandel ne filme l’expérience de Nora qu’à travers un espace fermé: l’établissement scolaire. Il s’agit là d’une vision parcellaire assumée par un vrai regard de cinéaste. Nous ne savons pas ce qui se passe en dehors des murs de l’école, ce que fait Nora et son frère Abel, comment se passe leur vie au sein de la famille. Tout au plus quelques bribes d’informations suggérant que leur père ne travaille pas, qu’il est proche de ses enfants pour pallier à l’absence d’une mère jamais évoquée.

Un monde: Maya Vanderbeque, Günter Duret

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L’intelligence d’Un monde, introduisant une légère distanciation, se traduit aussi par le fait de ne pas représenter Nora comme une figure martyre, mais comme le premier témoin affectif des violences physique subies par son frère, véritable souffre-douleur de ses petits copains. La souffrance ressentie par Nora réside dans son incompréhension du sort réservé à Abel.  La méchanceté naturelle de l’enfance s’avère presque un contrepoint assez sain et lucide vis-à-vis de  l’éternelle vision édifiante qui sacralise le plus souvent cet univers impitoyable.  D’ailleurs, la cruauté du film atteint son apogée quand Abel, enfin accepté des autres, dans un revirement assez courant, va se comporter de la même manière envers un autre élève, devenu à son tour victime de sévices quotidiennes. Le film se clôt brutalement par une séquence très forte, pleine d’amour et d’espoir lorsque Nora serre son frère contre elle. Resserré sur une durée idéale de 72 minutes, Un monde prend le spectateur par la main dès son ouverture et ne le lâche à aucun instant, happé par un récit fragmenté et immersif. Une fois n’est pas coutume, le terme  » immersif  » n’a jamais paru aussi juste pour décrire ce film douloureux et nécessaire. Ce miroir-monde défile sous nos yeux à travers le récit intérieur de Nora magnifiquement interprété par la débutante Maya Vanderbeque.

(Belgique -2022) de Laura Wandel avec Maya Vanderbeque, Günter Duret, Lena Girard Voss, Antoine Caudry

 

 

 

 

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