Juan Carlos Medina – “Insensibles”

De tout temps et à travers toutes ses nationalités, le cinéma s’est attaché à décrire la figure complexe de l’enfance. Mais depuis une trentaine d’années elle est surtout une figure fétiche du cinéma espagnol et plus particulièrement de son cinéma fantastique. De l’Esprit de la ruche au Labyrinthe de Pan en passant par Cria cuervos, Les Révoltés de l’an 2000 ou encore Fragile, le cinéma espagnol trouve en effet dans la figure de l’enfance un ressort esthétique et narratif privilégié qui lui permet de teinter ses œuvres d’une dimension merveilleuse. Plus encore en associant le regard innocent de l’enfant aux horreurs des guerres qui peuplent l’histoire espagnole, certains de ces films, qui envahissent peu à peu le paysage cinématographique espagnol, travaillent les codes du cinéma fantastique et transforment le monde réel en un lieu rempli de potentialités horrifiques. Ensemble, ils établissent alors les fondations d’un genre où se déploient avec brio un certain goût pour le baroque cinématographique, une sorte de réalisme magique dont la finalité se révèle toujours être l’exorciste de traumatismes enfouis qu’ils soient personnels ou communautaires.

Le film de Juan Carlos Medina nous propulse à la veille de la guerre civile espagnole, lorsqu’un groupe d’enfants insensibles à la douleur est interné dans un hôpital au cœur des Pyrénées.  En parallèle, de nos jours, nous prenons pars à la recherche de David Martel, brillant neurochirurgien, de ses parents biologiques afin de procéder à une greffe indispensable à sa survie. Dans cette quête vitale, il va ranimer les fantômes de son pays et se confronter au funeste destin des enfants insensibles.
Aux premiers abords Insensibles parait être un véritable cas d’école. Articulé autour d’un scénario quelque peu mécanique reprenant dans les grandes lignes les poncifs de ce nouvel essor du cinéma fantastique espagnol avec son contexte franquiste rappelant l’extraordinaire L’Echine du Diable, ou encore le fantastique Labyrinthe de Pan,ainsi que son portrait d’enfants victimes indissociables de ces films, Juan Carlos Medina semble avoir bien du mal à extraire son film de cette malheureuse étiquette. Et ce n’est pas le parti pris d’une narration alternée, emprisonnant le spectateur au cœur de l’instabilité générique née du choc entre mélodrame familiale d’un segment et de l’horreur viscérale et claustrophobique de l’autre,  peinant ainsi à créer une réelle empathie pour les personnages, qui parvient au départ à élever le film au-dessus du simple rang d’ersatz des films de Guillermo Del Toro. Toutefois,  si l’on y regarde de plus près, Insensibles déborde d’ambitions qui, en raison de leur radicalité auraient pu ne pas dépasser le stade embryonnaire. Mais c’était sans compter les épaules d’acier et le talent du jeune cinéaste et de son équipe qui parviennent à les concrétiser au cœur d’un film fantastique. Ainsi, de manière insidieuse le film réussit à subjuguer son spectateur, à l’empoigner grâce à une histoire de plus en plus ample et intrigante, pour finalement le propulser dans une expérience tétanisante.

De son emboitement un peu trop parfait dans cette série contemporaine de films fantastiques espagnols, le cinéaste ne retient finalement que les effets (la résurgence de secrets et traumatismes enfouis) pour en nuancer les causes. A mesure que l’intrigue se dévoile et que la narration alternée trouve son rythme de croisière, liée par le soin que le cinéaste apporte à chaque plan, ainsi qu’à la mise en scène virtuose qui les assemble, sublimée par la musique de Johan Söderqvist, le film emporte son spectateur, révélant ainsi la volonté de fresque de Medina qui parvient avec brio à lier l’intime et épique, le destin personnel de ces deux personnages et celui de la nation espagnole toute entière. Propulsé par la double identification à Benigno et à David, le public se retrouve entrainé dans un tourbillon d’évènements dessinant peu à peu avec une minutie absolument terrifiante les plaies d’une nation construite sur des horreurs devenue taboues, sur un passé indicible peu à peu transformé en légendes fantastiques. A la manière de l’extraordinaire Il Etait une fois en Amérique de Sergio Leone, Juan Carlos Medina fait donc de cet enfant le prisme de l’histoire de son pays de son évolution, de ses ambiguïtés et des horreurs qui y ont été perpétrées, tandis qu’à l’image du destin générationnel qui lie Vito et Michael  dans le Parrain 2, il fait du choc des destins de Benigno et de David le symbole d’un héritage qui lui ne peut être caché.

 
Baigné par la photographie somptueuse d’Alejandro Martínez  et cernés par les décors majestueux et terriblement mélancoliques de cette région aride de l’Espagne dont ont peu ressentir la souffrance imprégnée dans la roche, il née finalement chez le spectateur, au début comme David simple témoin de cette histoire, une souffrance presque équivalente à celle qu’endure Benigno, la salle de cinéma devenant sa cellule capitonnée, créatrice d’une souffrance non pas physique, mais presque métaphysique, génératrice d’un fantastique ultraréaliste se révélant au rythme des nombreux chocs esthétiques et moraux que déploie impitoyablement le cinéaste, pour finalement s’incarner tout entier dans la figure de Berkano. Icone viscérale évoquant les plus belles créatures sorties de l’imaginaire torturé de Clive Barker, Berkano est la figure du mal absolue. Tortionnaire charismatique représentant l’absence de manichéisme et le jusqu’auboutisme du film, il imprègne la rétine du spectateur à chacune de ses apparitions à l’écran et incarne ainsi à lui seul dans le film de Medina une promesse de « genre » colossale. Pourtant, il choisit ici d’être le représentant d’innommables traumatismes passés  (Benigno oublie son nom dans le film avant d’être renommé) qui inflige encore aujourd’hui au peuple espagnol la plus grande des culpabilités.

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A propos de Quentin Boutel

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