Le triomphe critique et public d’Illusions perdues a, de fait, propulsé son auteur dans une autre dimension. Talent en lumière depuis ses premiers courts-métrages (J’aime beaucoup ce que vous faites et L’Interview notamment) en passant par son documentaire L’Œil humain consacré à l’étude d’À nos amours de Maurice Pialat, Xavier Giannoli s’est fait remarquer très tôt dans sa carrière. Il s’est longtemps distingué entre promesses (Les Corps Impatients, Une Aventure) et déceptions (Superstar, L’Apparition), réussites franches (À l’origine, Marguerite) et frustration (Quand j’étais chanteur). Pour autant, en dépit du caractère dilettante des premiers mouvements de sa filmographie, se sont rapidement dessinées des thématiques et des obsessions, traduisant un auteur en germe. Un goût pour le mensonge, la duplicité, la manipulation et l’illusion, s’exprimant sur différents genres et registres, du film noir au drame social en passant par la comédie dramatique. Il affirmait un sens saisissant de la direction d’acteurs doublé d’un attrait pour les talents émergents mais également d’un désir de se confronter aux grandes figures du cinéma hexagonal. Il a offert à Gérard Depardieu et à François Cluzet certains de leurs derniers grands rôles, il s’est parfois laissé absorber par ses têtes d’affiches (Vincent Lindon sur L’Apparition). 

Zone libre

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

Après avoir remis au goût du jour l’œuvre de Balzac en lui insufflant une modernité insoupçonnée tout en honorant le texte et les enjeux, il retrouve à l’écriture Jacques Fieschi, pour un nouveau film d’époque. Une association de talents tout sauf anodine, celui qui est son coscénariste depuis L’Apparition fut autrefois le collaborateur de Maurice Pialat sur À nos Amours et Police. Ils se retrouvent sur un projet longuement tenu secret qui ne s’est révélé que par à-coups (synopsis, photo, affiche, bande-annonce diffusés au compte-goutte) et la présence remarquée dans le rôle principal de Jean Dujardin. L’acteur semble affirmer une envie d’explorer des territoires de jeu inédits. Il manifeste aussi une ambition certaine après L’Homme qui rétrécit de Jan Kounen qui fut l’an passé une réussite non négligeable dans le paysage hexagonal, mais ne rencontra hélas pas le succès mérité. Avec Les Rayons et les Ombres, il n’est plus question d’adapter un texte déjà existant mais de s’intéresser librement à des figures bien réelles. Deux amis, Jean Luchaire (Jean Dujardin) et Otto Abetz (August Diehl), se battent pour la paix en Europe. Dans les années 1920, ils œuvrent pour l’amitié franco-allemande. Quand vient la Seconde Guerre mondiale, ils sombrent peu à peu dans la collaboration. Le premier fonde en 1940 des Nouveaux Temps, alors que sa fille Corinne (Nastya Golubeva), actrice de cinéma, tente de se faire une place dans la France occupée, et qu’Otto est quant à lui nommé ambassadeur du Reich à Paris.

Longtemps occultée ou reléguée aux seconds plans des films français traitant de la Seconde Guerre mondiale, la période de la collaboration est enfin abordée de plein fouet, qui plus est dans une très grosse production. Les Rayons et les Ombres (titre tiré d’un recueil de poème de Victor Hugo) est le plus gros budget (plus de trente millions d’euros) de Gaumont depuis L’Empereur de Paris en 2018. La durée de trois heures et quinze minutes, rare dans la production nationale, évoque les grandes fresques des années 80 et 90, de La Reine Margot de Patrice Chéreau à Camille Claudel de Bruno Nuytten. Elle inspire pourtant moins la nostalgie que l’ambition monstre d’un réalisateur en pleine possession de ses moyens qui a pu avoir les mains libres.

Contagion

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

L’ouverture marque un pas de côté en faisant débuter le récit après la guerre, en 1948. C’est moins l’élégance de la reconstitution qui frappe, que la violence omniprésente dans cette France qui n’est apaisée qu’en surface, rongée par le ressentiment et la culpabilité. Xavier Giannoli instaure un premier passé défini avant de remonter le temps par couches, par fragments mémoriels, au gré des souvenirs de son héroïne, Corinne, accompagné d’une voix-off intelligemment placée. Ce flux et ces réminiscences qui s’imposent à nous, révèlent l’histoire dans un troublant mélange de subjectivité et d’objectivité. Ces indications initiales posent un cadre en même temps qu’elles instaurent une familiarité et une proximité avec les personnages et l’époque. Comme si nous allions être plongés dans le récit depuis un endroit privilégié. À la manière d’une tragédie, la fin est déjà annoncée, illustrée par des images en noir et blanc comme issues d’un film d’actualité. Elle ne fait aucun mystère tandis qu’une question brûle les lèvres : comment a-t-on pu en arriver là ? Entre classicisme et modernité, le cinéaste impose lentement mais sûrement une sensation d’évidence, celle d’assister à un classique d’une trempe dont le cinéma français n’a plus forcément l’habitude (hors exceptions de type Un Prophète). Il nous rappelle à Monsieur Klein, L’Armée des ombres et autres grands films d’envergure sur la Seconde Guerre mondiale. Il contamine sa facture raffinée en distillant subtilement un arrière-goût amer qui empoisonne et emprisonne ses individualités dans une fresque cauchemardesque étouffante, passionnante, éblouissante et effrayante. Symboliquement, la première apparition de Jean Luchaire, souffrant, déjà atteint par un mal incurable, résume cette finalité inéluctable. Avant même les compromissions et les renoncements à ses valeurs, son corps semble avoir renoncé. Il a déjà basculé. 

La mauvaise conscience

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

Le récit s’articule autour de deux relations humaines et sincères. Tout d’abord, l’amitié qui unit Jean et Otto Abetz, incarné par l’excellent August Diehl (moins d’un an après La Disparition de Josef Mengele). Deux hommes aux positions modérées qui se distinguent dans le contexte de l’après-guerre, s’apprécient et souhaitent tisser un lien véritable entre la France et une Allemagne mise à mal par le conflit. Pourtant, une rancœur palpable noircit déjà le tableau. L’ambition et le besoin de revanche du professeur d’art s’affichent comme un reflet des sentiments contraires de Luchaire. Homme de presse dont le journal a fait faillite, lui aussi voit dans l’occupation un moyen de se refaire. La tendresse qu’il porte à sa fille, jeune comédienne, n’est jamais remise en question. Il est un père aimant, si ce n’est qu’il l’entraîne avec lui en toute insouciance et inconséquence. L’authenticité de cet amour ne prémunit de rien, y compris du pire. Fusionnel, le duo ne laisse que peu de place aux autres, qu’il s’agisse de l’épouse de Jean, ou des petits amis de Corinne. La force du film est de ne jamais porter de jugement envers ces personnages. Simples individus qui préfèrent fermer les yeux sur l’horreur à l’œuvre et saisir leur chance par pur intérêt. Ils se mentent à eux-mêmes, obnubilés par la gloire et leurs rêves de grandeur, acceptant les desiderata de l’envahisseur pour l’un, se fourvoyant dans les productions de la Continental pour l’autre. In fine, l’absence d’ancrage moral laisse le spectateur faire son propre jugement. Une prise de risque salutaire et un parti-pris courageux pour une production de cette ampleur, qui ose bousculer et nous plonger dans l’inconfort. 

D’argent et de sang

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

Les petits arrangements, les ententes, rejoignent l’une des thématiques principales du cinéma de Giannoli : le mensonge. De l’usurpateur d’À l’origine, aux escrocs de la série D’Argent et de sang, en passant par les faux-semblants de l’histoire de Lucien dans Illusions perdues, le cinéaste est fasciné par ces figures. Ici, tout n’est que duperie et falsification de la réalité. Le rapport aux médias notamment (déjà au cœur de son adaptation de Balzac, et, dans une moindre mesure de Superstar), cadenassés par la propagande et sous le joug d’un industriel qui entretient des sympathies avec Berlin, affiche une dimension étonnamment moderne. Toute ressemblance avec un homme d’affaires breton rachetant à tour de bras journaux, radios et télé, n’est évidemment pas fortuite. Cette ère de la post-vérité avant l’heure pousse même Jean à accepter les investissements d’une entreprise d’homéopathie, symbole d’un rapport au réel faussé. Otto lui-même joue des apparences. Lors d’une hallucinante séquence, il déploie un faste et un luxe hors normes afin d’organiser le rapatriement du cercueil du fils de Napoléon 1er. En plus de lier l’empereur/dictateur aux nazis par une même fascination morbide pour les figures autoritaires, cette scène finit de faire de l’ambassadeur un bonimenteur. Une fausseté perceptible également au détour de deux images jumelles, le cinéaste se joue des forces en présence. En deux plans à la courte focale, deux mouvements circulaires qui donnent le vertige, Corinne, habituée à jouer elle-même des rôles, observe les participants à une fête huppée, tous collaborateurs, avant de retrouver des années plus tard, les mêmes personnes réfugiées dans une auberge minable après la libération. Les mêmes visages victorieux puis déconfits. Les masques sont tombés, les comptes doivent être rendus.

Où sont-les justes ?

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

Le film ne peut pourtant jamais être soupçonné de complaisance avec ses héros. Imparfaits, lâches, préférant la réussite à leur intégrité, il faut néanmoins admettre qu’il se dégage une certaine empathie du père et de sa fille. Au fond, dans un contexte aussi troublé et chaotique, comment reconnaître les bons des mauvais ? Anti manichéen, Les Rayons et les Ombres choisit de ne jamais répondre à cette question, dépeignant des résistants de la dernière heure zélés, violents et abusifs. Au fond, les centristes qui dirigeaient l’Allemagne au moment de la montée du nazisme ne sont-ils pas autant responsables de la situation par leur inaction, que les hommes comme Otto ? La fin de la guerre dévoile les vrais visages, désigne les vrais salauds, mais porte également aux nues de nouveaux saints tout aussi opportunistes que leurs ennemis. Une séquence fait office de mise au point. Lors du procès de Jean Luchaire, le procureur, incarné par Philippe Torreton, se lance dans un plaidoyer mettant les points sur les i. Un long monologue qui semble tout autant s’adresser à l’auditoire qu’à nous, impuissants devant l’écran, sans doute trop attachés au personnage après trois heures de film. Habile, cette séquence joue en outre comme un coryphée antique venant asséner la sentence des dieux sur un héros, tout en raccordant avec les racines théâtrales du comédien, ici excellent. Un réveil brutal alors que le cauchemar touche à sa fin. Il impose un nouvel examen de conscience à un spectateur à qui Xavier Giannoli se garde bien de faire la morale.

L’art comme horizon absolu et d’absolution 

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

Celui qui avait trouvé à travers les mots d’Honoré de Balzac, la matière pour prendre son envol définitif et dévoiler une ampleur formelle insoupçonnée récidive. Il se permet même de monter encore de quelques crans. Sa fresque a des accents scorsesiens (celui du Temps de l’innocence ou de Killers of the Flowers Moon) dans sa structure de rise and fall tragique. Elle mêle luxure et élégance, souffre et violence froide, dans un tourbillon de sensations coupables. De ponctuels rappels brutaux tendent à empêcher toute fascination ou relativisme, mais aussi à complexifier le tableau d’un pan de la société française qui nous est proposé. Ce microcosme mondain où règne le spectacle et la mise en scène permanente se voile la face vis-à-vis du réel. Totalement hors sol et incapable d’affronter ses responsabilités, il ne craint rien tant que d’être démasqué. En ce sens, l’excellente séquence mettant en scène l’écrivain notoirement antisémite Louis-Ferdinand Céline bouscule Jean, subitement face à un miroir qu’il ne peut ignorer, prenant conscience de ce qu’il est devenu, de l’engrenage dans lequel il a basculé. Fin dialoguiste qui démontre à plus d’une fois sa capacité à lancer des répliques simples, rigoureuses et lourdes de sens, Giannoli nous laisse sur des derniers mots bouleversants à l’optimisme résigné. Une profession de foi qui désigne le cinéma comme le seul horizon viable. Chez lui, l’art est en mesure de transcender les individus quels qu’ils soient, quoiqu’ils aient fait, et presque à n’importe quel prix.

Le Roi Jean

Le Rayon et les Ombres © Waiting for Cinema – Curiosa Films – Gaumont – France 3 Cinéma

Les Rayons et les Ombres se pose en œuvre dense et limpide, contrairement à ses personnages, sans concession, dont l’acuité et l’intelligence époustouflent autant que la virtuosité d’exécution et la puissance d’incarnation. Nous avons volontairement gardé le meilleur pour la fin. Au sein d’une distribution impressionnante, on assiste à la révélation spectaculaire de Nastya Golubeva, jeune fille arrachée à son innocence pour devenir une égérie de la collaboration. Elle mélange aura et fragilité, force et vulnérabilité, avec une justesse qui laisse pantois. Surtout, au centre de cet édifice filmique, se trouve un acteur que l’on a toujours apprécié et défendu, qui a su mêler exigence et popularité et conquérir le public dans divers registres, de la comédie au drame en passant par le polar : Jean Dujardin. Il est tout bonnement extraordinaire. Dans une composition plus renfermée et plus contenue qu’à l’accoutumée, confrontant son capital sympathie inné à un personnage s’assombrissant intérieurement et extérieurement, il se hisse comme l’héritier désigné des grandes stars d’antan (Alain Delon, Lino Ventura ou évidemment Jean-Paul Belmondo). Il ajoute aujourd’hui à sa filmographie un classique en puissance qui lui permet de rivaliser sans rougir avec ses héros de jeunesse. On n’a pas fini de reparler de ce film et de sa performance.

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A propos de Jean-François DICKELI

A propos de Vincent Nicolet

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