Dans l’art de l’animation soviétique, on pense surtout à Youri Norstein, connu pour l’inoubliable Le Conte des contes ou encore le somptueux Hérisson dans la brume. Après lui avoir rendu hommage avec une anthologie de ses plus belles histoires, Malavida dédicace cette fois-ci le cinéma de Edouard Nazarov, avec une compilation de cinq courts métrages : La Princesse, l’ogre et la fourmi. Chez Nazarov, le conte pour enfant se déploie dans une esthétique à la fois poétique et ludique, aux dispositifs narratifs et scéniques humoristiques, jouant constamment avec les motifs du conte, souvent au service de la satire sociale. L’humour qui traverse les courts s’appuie notamment sur un renversement des figures d’autorité et détourne les rapports de force par l’anthropomorphisme, ou par le jeu autour des archétypes du conte : les animaux apparaissent en miroir d’un monde où l’ordre social peut être démantelé, au même titre que le récit peut être dépossédé de sa mythologie. Au travers de fables éclectiques, entremêlant les motifs merveilleux —princesses, ogre, loup, forêt châteaux et grotte— avec les animaux fabuleux —hippopotames, lapins, fourmis, abeilles, lapins, chien et loup, chenilles, coccinelle et coléoptères, le thème de la communauté et de la solidarité entre marginaux compose l’arc narratif et stylistique de l’œuvre de Edouard Nazarov.

P’tit Hippo (1975) – © Malavida

L’art plastique de La Princesse, l’ogre et la fourmi mêle décors de papier peints à la gouache (La Princesse et l’Ogre), dessin animé aux contours caricaturaux et enfantins (Martinko ; Il était une fois un chien), et crayon de couleur (P’tit Hippo) qui se griffonne, s’efface et se déploie sur un paysage blanc au fil du trajet du petit animal en proie à une solitude mélancolique. Chaque conte possède sa propre palette de couleurs, ses propres contours, nets et délimités pour les personnages de dessin animé dans Il était une fois un chien, Le Voyage de la fourmi et Martinko, abstraits, fantaisistes et pétulants dans P’tit Hippo et La Princesse et l’Ogre. La poésie de l’image dessine les grands yeux, les gros ventres, les nez proéminents et les grimaces des personnages dans Martinko, les museaux frémissants, les grandes oreilles et les yeux tantôt écarquillés, tantôt larmoyants du loup et du chien dans Il était une fois un chien, les myriades de bestioles colorées évoluant parmi les plantes et les bourgeons de fleurs aux variations de lumière, d’ombres et de reflets fluides et davantage réalistes dans Le Voyage de la fourmi ; les décors de troncs d’arbres ornés de camaïeu de feuilles vertes et jaunes sur un tapis de pastels fleuris débridés dans La Princesse et l’Ogre, la petite princesse dont les cheveux jaunes, noués par deux rubans bleus, portent une petite couronne de la même couleur, sa robe blanche à froufrous valsant au gré de ses sautillements de petite fille joviale dans ses souliers rouges, et l’ogre, au nez à trois poils hérissés sur son crâne dégarni, un nez de Cyrano, pansu d’enfants et des grandes mains de géant. 

Dans La Princesse et l’Ogre, Edouard Nazarov peint un paysage peinturluré en décors de théâtre qui se superposent, coulissent et s’encastrent derrière le rideau rouge. Le fil comique et ludique joue sur les dispositifs scéniques de la fiction, en inversant la narration dans un jeu métafictionnel et créatif et en proposant un récit jouant sur les perspectives. À la fin du récit, la princesse, malencontreusement tombée dans la grotte sombre et austère du méchant ogre parvient à lui échapper et rentre pas à pas dans son château crayonné, perché sur les collines bordées par le cadre sylvestre. Mais…le narrateur chansonnier, ici interprété par Philippe Katerine, conclut « Quelle sinistre légende, quel effroi, mais quelle princesse, quelle délicatesse » avant que le rideau rouge se ferme : « Et si c’était…tout l’inverse ? ». La princesse devient alors détestable, saute volontairement dans la caverne, s’extasie de la maison de l’ogre, danse et fait valser le décor en s’amusant, sous le regard terrorisé de l’ogre. Elle lui chatouille les pieds avec la manche de son parapluie, et le fait fuir dans la forêt en riant. Le récit s’amuse avec les topoi et les motifs du conte de fées, détournés par l’humour, le chant narratif entonné par la voix de Philippe Katerine, les décors de papier qui s’écartent et s’emboîtent. La princesse, adorable, devient détestable, paysage fleuri et coloré succède à l’orage, l’ogre vil et effrayant devient terrifié et peureux, la grotte, cavité obscure, devient une cavité de merveilles ; un terrain de jeu. Le conte théâtral se transforme alors en une fiction en diptyque, se déployant et rétrogradant, les décors se rangeant en accéléré tels une pellicule rembobinée.

P’tit Hippo (1975) – © Malavida

P’tit Hippo épure le récit en introduisant un unique protagoniste, le petit hippopotame bleu aux yeux immenses et tristes, seul dans un espace vide, ses petites pattes avançant sur une ligne horizontale invisible, l’ombre crayonnée à ses pieds marquant la monotonie de son trajet. Il passe sur une marelle, sur laquelle il sautille sans grand entrain, donne un coup de pied dans des boîtes de conserve en travers de son chemin. Sur le fond tout blanc blanc, quelques chiffres et lettres griffonnées comme sur un cahier de brouillon. Il rencontre plusieurs colonies d’animaux en monochrome, des fourmis sur fond bleu, des abeilles sur fond jaune, des lapins sur fond violet, des poussins sur fond orange…en s’imaginant en miroir une colonie avec ses semblables, mais…Imaginez le vacarme, le remue-ménage, le brouhaha, le chahut, le bazar ! Ce n’est qu’en faisant la rencontre d’un deuxième p’tit hippo seul, complètement seul, qu’il peut chahuter à son tour, provoquer le vacarme sur la terre, des éclairs et du tonnerre, et même un tremblement de terre. Le récit débute comme une croquis, sur lequel un seul personnage est créé, le décor inachevé, se dessinant au gré du chemin de P’tit hippo, et finissant dans une harmonie cacophonique et créative. Ici, la narration se crée au fur et à mesure, les colonies d’animaux successives paraissant comme des essais, des ébauches pour expérimenter la rencontre et la cohérence fictionnelle de celles-ci, avant de trouver l’harmonie créative, le climax narratif, rompant la solitude du petit hippopotame bleu aux grands yeux larmoyants. Le fond en monochrome blanc devient tapissé de fleurs mirobolantes, d’éclats de couleur jaillissants, de formes s’entrechoquant et se fondant et se confondant tels des feux d’artifices de pastel.

Il était une fois un chien (1982) – d’après un conte ukrainien – © Malavida

Dans Il était une fois un chien, le grand méchant loup est un marginal, inspirant crainte et méfiance, mais, ayant fait son temps, il finit par se lier d’amitié avec un chien chassé par ses maîtres. Les archétypes du chien chasseur et protecteur et du grand méchant loup vorace se rencontrent pour jouir à leur tour du confort des humains, faisant du conte une fable détournée, des humains trompés par la ruse des animaux.

Les personnages du Voyage de la fourmi possèdent à la fois des attributs humains, une voix et un visage, et sont représentés tels qu’ils sont, minuscules : les acteurs principaux du récit parlent et ont des yeux humains, mais les colonies sont ancrées dans le paysage telles que l’humain les perçoit dans la nature, grouillant sur un décor de plantes immobile, dont les tiges des plantes hautes valsent légèrement au gré du vent.

Le Voyage de la fourmi (1983) – © Malavida

C’est tout un kaléidoscope d’images qui se déploient dans La Princesse, l’ogre et la fourmi, entre animation à l’allure de bande-dessinée, livre illustré et théâtre de marionnettes aux décors de papiers. À la solitude des personnages, représentée par des décors vides (P’tit Hippo), des paysages sylvestres nocturnes et silencieux (Il était une fois un chien), des sols poussiéreux et des bâtiments en ruine (Martinko), des plantes immenses qui obstruent l’horizon (Le Voyage de la fourmi), s’oppose la joie créative de la communauté, qui transparaît dans l’explosion de couleurs et d’agitation, de rupture de perspectives dans P’tit Hippo, de cacophonie et de festins chaleureux dans Il était une fois un chien. Le conte apparaît alors comme une représentation, un spectacle qui joue avec ses propres codes.

Martinko (1987) – © Malavida

Edouard Nazarov convoque l’humour et la satire en renversant les rapports de forces, en caricaturant les figures d’autorité, notamment par l’anthropomorphisme et le jeu avec les archétypes narratifs, reflétant des miroirs à la fois sociaux et mythiques, rappelant les contes de fée traditionnels et les fables d’animaux. Au-delà de la satire, le cinéaste chante les louanges de la communauté comme gage de solidarité et d’entraide, par delà les classes de pouvoir face aux hors-la-loi. Dans Martinko, un jeune soldat, condamné pour avoir troublé l’ordre public en jouant au ballon (une laitue) avec des enfants et en l’envoyant par mégarde dans la bouche d’une dame observant la scène de son riche balcon et se mettant à bailler, trouve un jeu de cartes magique dans sa cellule de prison et trouble l’ordre public, cette fois-ci en se voyant propulsé dans une ascension sociale, jusqu’au palais du roi. La princesse tombe alors amoureuse du jeune soldat. La voix introduit le récit par : « Il y a bien longtemps, enfin, il n’y a pas si longtemps…c’était l’époque où il y avait des tsars partout », clin d’oeil humoristique à la contemporanéité des enjeux de pouvoir. Dès le début du conte, le sérieux de l’ordre social —le protagoniste, jeune soldat ; l’armée ; les nobles— est tourné en dérision. Martinko est envoyé en prison pour deux infractions : « envoi d’un ballon de football dans la bouche d’une noble dame et désertion de poste ». Les éléments magiques du récit —le jeu de cartes et les pommes rouges qui font pousser des cornes sur la tête et les vertes qui embellissent— posent le merveilleux comme fil satirique, dévoilant la vanité aveugle des puissants. Au lieu d’un conte de fées où la magie opère comme un voyage imaginaire peuplé de gentils et de méchants, à la résolution fabuleuse du gentil célébré et du méchant condamné, Martinko dresse un portrait sans concession de ses personnages, finalement tous plus vils, malhonnêtes et mesquins les uns que les autres. Le jeu de cartes magique, ici, finit par desservir tout le monde et ne profite à personne, et même le protagoniste se retrouve piégé par les pommes magiques. La princesse, au lieu d’un doux et admirable personnage, n’a rien à envier au caractère exécrable de ses pairs. Ainsi, dans Martinko le merveilleux se transfigure comme une satire emplie d’amertume de l’ordre social établi et de la vanité des hommes.

Martinko (1987) – © Malavida

Dans Il était une fois un chien, P’tit Hippo et Le Voyage de la fourmi, l’anthropomorphisme dépeint la solitude face à la communauté, en détournant les archétypes dans Il était une fois un chien, où la solidarité soude l’union entre les exclus de la société : celui qui devient hors d’usage doit être chassé, et celui qui est différent, esseulé, l’est tout autant, mais la rencontre crée le bonheur, la résolution narrative et l’harmonie esthétique. En parallèle, la fable de La Fontaine pose la rencontre entre le loup et le chien comme l’opposition entre le confort et le luxe dont dispose le chien, et la liberté du loup qui n’est pas asservi par des maîtres.

Il était une fois un chien (1982) – © Malavida

Avec La Princesse, l’ogre et la fourmi, le conte transfigure la fable en dépeignant la solitude face à la joie explosive de la communauté, en farce sociale, en alliance entre marginaux face aux intérêts humains méprisants, ou en voyage entomologique autour de l’entraide, dans des registres esthétiques ravissants et poétiques.

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A propos de Eléonore VIGIER

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