Mettons d’emblée les pieds dans le plat : Les Précieuses ridicules (1659), pièce courte de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, est imbuvable. Vision contestant de façon insupportable les volontés progressistes de son époque, moquerie acerbe des salons littéraires qui ne fonctionnaient certainement pas sans une certaine forme de pédanterie fate mais qui constituaient cependant une part de la culture littéraire et poétique du XVIIème siècle, portraits de jeunes femmes considérées comme de simples oiseaux tombés du nid vouées à se faire berner pour simplement coller à la modernité, incapables de penser par elles-mêmes et de développer un esprit critique sans l’aide d’hommes sachant nécessairement mieux qu’elles, l’oeuvre fait preuve d’une misanthropie aigre et dérangeante. Ce refus de la modernité qui était contemporaine à la pièce ferait presque ici de Molière, dramaturge pourtant progressiste dans une majorité de ses œuvres (il en est d’ailleurs plus ou moins mort), un équivalent classique des encombrants anti-woke réactionnaires de notre époque, incapables de laisser filer un ordre que la tradition a arbitrairement établi.

Répétitions (©Wayna Pitch)
C’est justement parce que Les Précieuses ridicules pose problème que sa mise en scène par la classe théâtre du Lycée Jacques-Decour semble importante, travail conséquent étiré sur six mois dont le film Précieuse(s) de Fanny Guiard-Norel capture tout le processus, des préparatifs à la représentation finale en passant par les répétitions et diverses rencontres avec des intervenantes permettant d’analyser les ambiguïtés de la pièce et de réhabiliter ces Précieuses auxquelles on accole trop facilement l’épithète du titre de la prestigieuse œuvre de Molière. De façon stéréotypique, la majorité des élèves de cette classe théâtre, revisitant les icônes littéraires avec une fraîcheur bienvenue, se trouvent être des jeunes filles (une quinzaine), accompagnées de trois garçons. Au-delà de cette inversion de genre faisant mentir la pièce de Molière (et, de manière plus générale, une littérature française très masculine jusque dans le courant du XXème siècle !), cette proportion déséquilibrée devient elle aussi un enjeu important au sein du documentaire de Guiard-Norel, l’un des garçons du groupe allant dans une séquence jusqu’à interroger sa légitimité dans le simple fait d’intervenir dans la conversation sur le féminisme que l’ensemble de sa classe peut avoir avec l’auteure et essayiste Noémie De Lattre, se sentant mal placé pour prendre la parole à la place de camarades féminines qui auraient certainement plus à dire que lui (pensée par ailleurs elle-même fort mature et fondamentalement féministe de la part de ce jeune lycéen).

Unr relecture féministe incluant filles et garçons (©Wayna Pitch)
Cette mise en scène s’avère donc une entreprise de déconstruction, terme devenu un peu automatique depuis quelques temps mais qui correspond néanmoins pleinement à ce que recherchent les élèves et leur professeure Cécile Roy-Fleury : démonter l’oeuvre d’origine pour la reconstruire et la remodeler, passant ainsi de l’impasse dans laquelle elle s’enfermait à une route sans limites, presque libertaire. Tout cela semble presque naïf, comme l’étaient elles-mêmes toutefois les Précieuses contemporaines de Molière, poussées par un vent de volonté farouche de culture et de dynamitage des contraintes. Les nouvelles Précieuses sont bel et bien celles et ceux qui, du haut de leur adolescence sur le point de s’achever, à l’orée de cet âge adulte qu’ils ont cependant déjà intellectuellement atteint, vont mettre en scène et incarner les anciennes occurrences, remodelées par leurs soins. Si cette envie de déconstruction, en étant hurlé haut et fort, peut provoquer un léger agacement par son volontarisme un peu moralisateur, elle fait également preuve de l’enthousiasme naïf, donc innocent et sans cynisme, d’une jeunesse voulant en découdre avec les anciens modèles, chaque élève devenant une nouvelle mouture de Madelon ou Cathos ulcérant les tenants d’un certain ordre patriarcal, épigones modernes de Gorgibus.
Précieuse(s) porte un discours finalement simple mais rassurant : par l’exemple de ces jeunes élèves-acteurs proposant cette relecture d’un classique de Molière, le documentaire montre que la création et le théâtre ouvrent tout autant les portes de l’esprit qu’ils permettent de faire voler en éclats les carcans dans lesquels notre histoire personnelle, nos expériences, nos visions du monde peuvent nous enfermer, parfois sans même que nous ne nous en rendions compte. De ce point de vue, le portrait en parallèle que le film brosse de Cécile Roy-Fleury semble une clé primordiale. Professeure de français et de théâtre agrégée, tenant à bout de bras ses élèves et le projet dont le documentaire se fait l’écho, Cécile s’avère cependant une femme sans assurance, vivant avec les traces indélébiles d’une histoire personnelle complexe. De même que ses élèves, les diverses évolutions du travail qu’elle fait avec eux, le défrichage profond du texte qu’elle découpe, réécrit, monte, démonte, remonte permet à cette enseignante de s’ouvrir elle-même, de s’émanciper de sa propre invisibilité. De devenir cette Madelon cherchant à se trouver une autre histoire par une culture annihilant les contraintes, quelles qu’elles soient.

La professeure Cécile Roy-Fleury (©Wayna Pitch)
Le film de Fanny Guiard-Norel pèche certes par maladresses, parfois fondamentales : les sympathiques membres de la classe théâtre du Lycée Jacques-Decour, au discours profond, engagé et philosophique, attirés par la culture et l’ouverture qu’elle encourage, ne sont pas représentatifs de l’ensemble d’une jeunesse majoritairement bien loin de l’intelligentsia très parisienne que renferme en son sein cet établissement d’élite. Ceci affaiblit bien entendu la portée de Précieuse(s), de même que la voix off parfois un peu trop présente de Cécile Roy-Fleury, ravalant le film à une œuvre moins directement cinématographique que télévisuelle, durée comprise (le documentaire dure moins d’une heure et vingt minutes). Malgré ses défauts, le film de Guiard-Norel a toutefois l’avantage de mettre en lumière un fleurissement progressif, parfois maladroit mais contenant en lui l’énergie vitale de jeunes personnes au regard dessillé pour lesquels cette adaptation des Précieuses ridicules pourrait être la première pierre à l’édification de leur conscience propre du monde qui les environne. Ce film véhicule un véritable espoir, et ce n’est jamais à négliger en ces temps de crise généralisée.
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