Il est des auteurs dont on se dit qu’ils devraient savoir déclarer “Le reste est silence”, et d’autres qui couronnent leurs belles carrières par des films brillants mais apaisés, plus proches de la comédie, magnifiques d’heureuse nostalgie. Le cinéaste britannique John Boorman fait résolument partie de la seconde catégorie, comme en témoigne son nouveau film, Queen and Country. Après Hope and Glory : la guerre à sept ans (qui revenait sur la manière dont il avait vécu, enfant, la Blitzkrieg à Londres), l’auteur de Délivrance reprend dans son petit dernier le fil de sa réflexion autobiographique. Après une première image (adorable) des bombardements sur Londres, qui font la joie du petit Bill Rohan, son école ayant volé en morceaux, il retrouve directement le garçon (Callum Turner) à 18 ans, au moment où sa vie idyllique sur une toute petite île de la Tamise (un lieu de contes de fées auquel on ne peut accéder qu’en barge, après avoir sonné une cloche, et où des films sont parfois tournés), entouré d’une famille moderne et drôle comme tout, est interrompue par sa convocation à deux ans de service militaire, tandis qu’en Asie, la Guerre de Corée fait rage. Et pourtant, l’incipit fabuleux du film ne cède pas le pas à un réel dépourvu de magie, bien au contraire !

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 Boorman, invité à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes, l’a affirmé lui-même : Bill est bien plus séduisant qu’il ne l’était, “et la fille inaccessible dont il est amoureux bien plus belle que la fille que j’aimais à l’époque, mais c’est ça, le cinéma”. Et puis il y a sa “fripouille” d’ami, Percy dans le film (Caleb Landry Jones), un impertinent à la loyauté à toute épreuve. L’amitié entre Bill et Percy, la vitalité de ces deux garçons qui se font la courte échelle pour regarder les filles par la fenêtre (un acte d’espionnage manifestement fondateur pour l’auteur de Léo le dernier !) et accueillent tout ce que la vie met sur leur chemin avec des éclats de rire (jusqu’à la conscription), est sans nul doute un des plus grands charmes du film.

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L’effronterie spirituelle de cette génération rebelle qui correspond avec le début du règne d’Elisabeth II est même le moteur du récit, car les deux jeunes hommes vont passer une bonne partie de leur service militaire à faire la nique aux supérieurs bornés qui voudraient les assujettir à leurs vieux schémas, ici constamment tournés en ridicule. Ainsi, au fil du récit, on passe avec bonheur d’un mauvais tour et d’une ingénieuse impertinence à l’autre : il y a la blague du cuisinier qui siffle, les cours de dactylo, le coup de l’horloge, l’astuce du code militaire ! Le tout est ponctué de convocations dans le bureau du Major Cross, incarné par un Richard E. Grant impayable qui prouve une fois de plus qu’il est le roi incontesté de la moue de dédain British-style. Chaque personnage d’ailleurs, chaque réplique, chaque geste, vaut son pesant d’or, et rive les yeux du spectateur à l’écran en lui collant le plus radieux des sourires aux lèvres. C’est que, justement, un autre moteur tourne discrètement pendant tout le film, mu par un oeil qui sait voir la beauté, et la donner à voir. B.P.

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Queen and Country a la saveur des vieilles photos familiales des temps révolus et de ces chers disparus. Non seulement il leur redonne vie, mais il leur rend également leurs couleurs et leurs éclats de rire. Alors oui, le cinéma de Boorman est celui d’un vieil homme longtemps tourmenté et pessimiste, mais désormais apaisé et regardant l’humanité avec humour et ironie. D’Excalibur, de Délivrance ou de La Forêt d’émeraude, on ne retrouve peut-être pas ici le lyrisme, la force métaphorique et l’ambition de ses oeuvres précédentes, mais c’est tout à l’honneur de Boorman d’avoir volontairement opté pour ce ton tout en mineur, qui fait passer la vie pour une fantasmagorie.

À y regarder de plus prés, ses thèmes de prédilections sont bien présents, mais traités sous un ton léger comme pour mieux faire front à la violence du réel. Un souffle de liberté, d’impertinence et d’insoumission parcourt Queen and Country et fait ressentir la rébellion sous le rire.

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Il est certes très difficile de déceler les éléments appartenant à la réalité et ceux appartenant à la réécriture consciente ou non du passé (Boorman l’avoue lui-même : dès que les aventures de la vie appartiennent au souvenir, elles appartiennent également à la fiction), et parfois, l’anti-militarisme de Queen and Country verse un peu dans la caricature, tant les personnages sont grimaçants, mais le cinéaste s’amuse beaucoup à ainsi les ridiculiser : il les emploie comme des ressorts comiques.

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Et pourtant, derrière toutes ces facéties scénaristiques, l’âme de Boorman est bien là, et Queen and the Country constitue même une des plus belles clés pour la lecture de son oeuvre, pour saisir la genèse, le cheminement de sa réflexion et de ses obsessions. La position quasi marxiste de Boorman telle qu’elle apparaît dans Zardoz, vision d’une domination d’une classe contre une autre, le malin plaisir qu’ont les hommes d’assouvir leur instinct de domination est en train d’émerger dans l’âme de son héros porté par une énergie du refus et une clairvoyance étonnante vis-à-vis du pouvoir des institutions. Le Boorman-Bill embellit-il le Boorman-jeune homme ? Peu importe. Le cinéaste semble ne reconnaître que le pouvoir de la nature, le pouvoir de l’onde , celle qui berce Bill dès la première scène. L’élément liquide, dangereux ou protecteur de Délivrance à Excalibur, est une nouvelle fois convoqué, puisque le film s’ouvre et se ferme sur une étendue liquide. Plus encore, Queen and Country se clôt sur une caméra filmant dans l’eau, signe de la fin de la jeunesse et du début du cinéma. Cette naissance d’un réalisateur revisitée par un Boorman de 82 ans boucle la boucle, et incite à revisiter sa filmographie… avec cette fin comme un recommencement. O.R.

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