Entretien avec Christophe Barratier pour « Le Temps des Secrets »

À l’occasion de l’avant-première lyonnaise de son sixième long-métrage, Le Temps des secrets au Pathé Bellecour, nous avons pu nous entretenir avec son réalisateur Christophe Barratier. Un long échange en compagnie d’un auteur populaire à qui l’on doit notamment Les Choristes et Faubourg 36, nous éclairant sur ses intentions, intérêts et ambitions.

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Copyright Jean-Claude-Lother / Pathé 2022

Quel rapport entretenez-vous avec Marcel Pagnol ?

Ma grand-mère qui m’a élevé de mes deux à sept ans, me parlait souvent de Marcel Pagnol. Elle avait fait le conservatoire de Lyon en art dramatique et avait joué aux côtés de Raimu avant la guerre. Elle avait également joué Marius au théâtre, certes ce n’était pas les versions de Pagnol, mais c’est vraiment quelqu’un dont j’ai commencé à entendre parler très jeune. Quand ses films passaient à la télé, même à 6 ans, c’était quelque chose d’immanquable. Ensuite je l’ai lu, ma grand-mère me lisait les Souvenirs d’enfance, puis j’ai eu une longue période, notamment au moment de l’adolescence, où je me suis dirigé vers d’autres auteurs, mais il fait partie de l’imaginaire avec lequel j’ai grandi. Si on me posait la question « est-ce que vous aimez Pagnol ? », quelque part je n’ai pas d’opinion, je suis né avec, c’est comme si on me parlait de Tintin, j’ai l’impression de toujours l’avoir lu. Je pense que les vraies passions sont celles que l’on se fait soi-même lorsque nous sommes en âge de le faire. Enfin, quand on m’a proposé Le Temps des Secrets, je me suis dit pourquoi pas. Même si je me suis aussi dit attention ça ne va rien changer à mon image de « Monsieur Nostalgie » (rires), au contraire elle va continuer. Je pense qu’à ce sujet les gens se trompent, il ne s’agit pas d’un débat national et je suis modeste avec ça, mais je n’ai pas de nostalgie particulière. Quand j’entends dire c’était mieux avant, non seulement je m’en moque et puis ce n’est tout simplement pas vrai ! Je n’aurais pas voulu aller chez le dentiste en 1905 ! En revanche, quand par exemple, ma grand-mère me racontait des histoires le soir, j’aurais bien aimé que ça continue encore longtemps et malheureusement un jour cela a pris fin. Je suis éventuellement nostalgique de mon enfance dans ce cas car c’est cette femme qui m’a donné le goût du spectacle. Cependant, je pense que nous sommes à peu près tous pareil, nous avons nos manies, mais je suis très heureux de vivre de nos jours.

Ce goût du spectacle dont vous parlez s’exprime souvent à travers des films se situant dans le passé…

J’avais trois ou quatre ans, la première fois que j’ai vu des photos de tournage de mon oncle Jacques Perrin, c’était Les Demoiselle de Rochefort et il était déguisé en marin. Après il avait tourné un film italien de cape et d’épée, sans grand-intérêt d’ailleurs, Le Chevalier Rose puis Peau d’âne. J’ai grandi avec l’idée que le cinéma, un tournage, impliquaient forcément de se déguiser. Cela m’a forcément imprégné, mais ce n’est pas cultiver le passé, du moins je ne crois pas. Je suis un passionné d’Histoire et je crois que l’interroger, car elle répond bien souvent au présent, est une chose intéressante. Je m’amuse à me projeter dans un monde tel que celui des livres que j’ai pu lire, qu’il se situe dans le passé ou même dans l’avenir. Lorsque j’ai réalisé L’Outsider sur Jérome Kerviel, c’était une autre manière de me dépayser, je n’avais jamais mis les pieds dans une salle de marché, je ne connaissais ni le monde des institutions bancaires ni celui de la Défense. Parfois, je peux voir des gens commenter l’actualité sans aucun recul ni la moindre perspective. Depuis deux ans, je travaille sur un film autour des accords de Munich et dans mes recherches j’ai trouvé des propos identiques à ceux que l’on peut actuellement entendre au sujet de qu’il se passe en Ukraine.

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Comment vous expliquez qu’il ait fallu une trentaine d’années avant que l’histoire cinématographique de cette saga ne se poursuive ?

Je ne sais pas du tout et je n’en ai aucune idée. Je n’y avais jamais pensé, car je considérais que l’histoire était bouclée. À la fin du Château de ma mère, Yves Robert donnait déjà l’épilogue. De plus, Le Temps des secrets, en livre, n’est pas si évident à adapter, l’histoire commence par une première partie dans la Garrigue puis nous nous retrouvons au lycée et enfin le récit se termine en plein milieu de cette période… La suite, Le Temps des amours, est de ce côté là encore plus compliquée car totalement déstructurée. En tout cas je n’ai jamais cherché à rechausser les chaussons d’Yves Robert !

Néanmoins, après La Nouvelle Guerre des boutons, c’est la deuxième fois que vous vous retrouvez à marcher au moins inconsciemment sur ses pas…

C’est vrai, d’ailleurs je l’ai bien connu Yves Robert et il y a pire comme comparse à suivre tout de même !

Vous avez d’ailleurs tourné Le Temps des Secrets dans la même maison que celle de La Gloire de mon père et Le Château de ma mère

Au départ, j’ai voulu faire le malin et nous avons cherché une autre Bastide. Finalement, cet endroit qui se situe sur la commune d’Allauch, était certes dans un état pitoyable mais offrait des perspectives sublimes : elle donne sur un chêne tricentenaire et une vallée où à 180° il n’y a pas la moindre pollution. C’était le plus beau spot possible, il était inutile de chercher autre chose juste pour se démarquer. Nous avons tout refait à l’identique, ce qui, il est vrai, peut donner le sentiment d’être une suite aux films d’Yves Robert.

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Comment en tant que metteur en scène, essaie-t-on de rendre universel et accessible, un texte et une histoire qui se déroulent plus de cent ans auparavant ?

J’ai l’impression que je ne me pose pas la question. J’ai la conviction que c’est ce que nous véhiculons comme sentiment, émotion et comme dramaturgie qui rend l’histoire universelle ou pas. Je vais prendre l’exemple des Choristes, encore aujourd’hui je croise des enfants de sept ans qui connaissent le film par cœur. Comment-est-ce qu’il s’est transmis de génération en génération ? Je sais qu’à l’époque on me conseillait de faire un film contemporain, avec un prof qui se rendait dans un lycée de nos jours, sauf que la musique aurait déjà été datée et que les problèmes sociaux n’auraient pas du tout été les mêmes. Concernant Pagnol, c’est certes un monument de la littérature mais c’est avant tout un monument qui a la modestie de se mettre à notre hauteur et nous parler au fond de toute petites choses. Il a l’art de nous parler sans jamais psychologiser ou donner de leçons, chez lui les gens se révèlent simplement par ce qu’ils font et disent, qui relève d’ailleurs souvent du mensonge. Il a cette faculté à nous rendre universel, ce qui pourrait n’être qu’un détail. De mon côté, je connaissais bien son œuvre et je m’en suis servi pour « muscler » certaines intrigues car aujourd’hui un personnage comme Augustine pourrait sembler un peu falot par exemple. C’est une mère aimante, elle fait toujours bien la cuisine, elle fait attention à tout le monde, elle trouve des compromis, alors j’aimerais beaucoup l’avoir dans la vie mais comme personnage c’est un peu court. Je n’ai pas cherché à être à la page ou dans l’ère du temps en la modernisant mais j’avais lu dans l’un des récits de Pagnol que sa tante faisait partie d’une association qui s’appelait la société des droits des femmes. J’ai donc pensé à cet espèce de petit club féminin en 1905, même si à l’époque nous étions encore balbutiant sur la question. Aussi, en raison du titre, Le Temps des Secrets, je cherchais des secrets pour chacun des personnages. Lorsque je pensais à Augustine, je me suis dit qu’il s’agissait peut-être d’une femme, qui après avoir élevé trois beaux enfants, avait conscience de la précarité de son existence et pouvait envisager de passer les dernières années de sa vie à s’engager pour une cause. Par rapport à moi, Yves Robert était davantage resté dans les taquets du dialogue, car je les ai pas mal transformés, mais je pense que c’est déconnecté de l’universalité du récit. J’ai une tendance, ou peut-être un travers, à avoir le sentiment que si quelque chose me touche, cela en touchera d’autres.

Vous semblez aussi attiré par une dimension plus dure dans l’œuvre de Marcel Pagnol que l’on a tendance à minorer au profit du folklore provençal…

Je trouve qu’il y a chez lui des choses plus transgressives qu’on ne le croit. Pour le personnage de Marcel, je me suis inspiré du Schpountz par exemple. Ce type qui fréquente un nouveau monde, se croit tout d’un coup plus grand, commence à mépriser les autres et être condescendant avant que la réalité ne lui mette une bonne claque, ne le remette sur la route. Marcel Pagnol pouvait être très méchant, je ne sais pas si vous avez lu la correspondance Pagnol-Raimu, mais ils s’envoyaient de ces trucs ! Ils étaient comme deux amis qui ne se supportent pas mais ont conscience que leur intérêt est commun. Cette correspondance a été jouée au théâtre, c’était d’ailleurs formidable, Phillipe Caubère jouait le rôle de Pagnol et Michel Galabru celui de Raimu. Effectivement, il existe une part un peu plus noire qui affleure dans son œuvre, ainsi que des angles morts. Je n’ai jamais su pourquoi il ne parle pas de sa petite sœur ou de son autre frère qui est né plus tard. Je pense qu’il y a une fracture qu’il n’a pas scénarisé lorsque sa mère est morte. Son père les faisait garder par une jeune femme, qu’il a ensuite épousé, je crois que cela a crée quinze ans de ruptures avant qu’ils ne renouent. C’est amusant, juste avant l’arrivée de l’âge d’homme, il s’est passé la même chose avec Sacha Guitry et son père. Pagnol il peut passer pour un académicien, aujourd’hui être considéré comme un peu conventionnel, conformiste, mais par exemple ses aventures féminines ont été tout sauf simples. C’est quelqu’un qui était plus complexe qu’on ne peut le penser. Il est resté d’une certaine façon dans la belle vision des choses qu’on devait avoir de lui. Mais peut-être comme il disait lui-même à la fin du Château de ma mère, « mieux vaut ne pas le raconter aux enfants », il est peut-être préférable de ne pas tout savoir.

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Comment est-ce que l’on résout l’équation de la langue et de l’accent ?

Il faut vraiment se faire confiance. J’ai vraiment revu tous les films de Pagnol, même le pire ! Vous savez lequel est le pire ? Le seul film qu’il ait fait en couleur, en Rouxcolor, La Belle Meunière avec Tino Rossi dans le rôle de Franz Schubert, qui n’est franchement pas terrible. Cela pour dire qu’au bout d’un moment, instinctivement je savais ce qui était Pagnol et ce qui ne l’était pas. J’ai évité tout anachronisme, en revanche, il y a des choses que je n’ai pas respecté telles que le vouvoiement entre l’oncle Jules et Joseph. Pour les accents, lorsque l’on passe un peu de temps dans le midi, on se rend vite compte qu’il existe une multitude de variations d’un coin à l’autre, alors je n’ai pas fait de fixation là-dessus, je savais juste que je ne voulais surtout pas de travail d’imitateurs. Par contre, il m’intéressait qu’entre Lili l’enfant des collines et Marcel, plutôt un enfant de la ville, il existe une différence de niveau de langage, cela permettait un côté rat des ville et rat des champ. Concernant la langue, chez Pagnol nous sommes toujours dans une forme d’observation, ce qui permet une grande familiarité et une grande accessibilité. Le langage en cent ans n’a pas réellement changé en Provence, il est finalement toujours très imagé.

Quels auteurs autres que Pagnol seraient susceptibles de vous intéresser ?

Sacha Guitry mais il a tellement fait de cinéma et si bien ! Orson Wells considérait que Pagnol et Guitry étaient deux des cinéastes qui l’avaient le plus inspiré, alors même qu’il s’agit d’hommes de théâtre, c’est amusant et curieux. Sinon, j’aime beaucoup Dumas et Balzac qui s’adaptent facilement, j’adore Le Livre de ma mère d’Albert Cohen, mais c’est un peu le film maudit par excellence. J’ai d’ailleurs appris que Marcel Pagnol et Albert Cohen étaient dans la même classe en 6ème, ont fait toutes leurs études ensemble et sont restés très amis. J’aimerais bien refaire une nouvelle version des Grandes Familles de Maurice Druon, que je trouve vraiment extraordinaire à lire. Et parmi les contemporains bien que je n’ai pas cette alacrité à la Beigbeder, Nicolas Ray est un auteur que j’adore, notamment ses courts romans, très autocentrés mais finalement très autocritiques. Cela dit, il me semble que les très grands romans, mieux vaut parfois les oublier au cinéma. J’ai personnellement un certain complexe avec la perspective d’être quasiment sûr de faire moins bien. Il est peut-être préférable de s’intéresser à de la littérature de gare car à la limite, il est au moins possible de faire du cinéma. Sinon, je serais attiré à l’idée de faire une réadaptation de La Fin du Jour de Julien Duvivier avec Michel Simon, Louis Jouvet et Victor Francen, je trouve le scénario de Charles Spaak extraordinaire. Après j’ai plutôt tendance à essayer de passer par des scénarios originaux.

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Propos recueillis à Lyon le 10 mars 2022, un grand merci aux équipés du Pathé Grand Lyon ainsi qu’à Christophe Barratier.

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A propos de Vincent Nicolet

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