Les « Home Haunt » se présentent comme des habitations transformées en attractions horrifiques le soir d’Halloween. C’est en partant de ce phénomène typiquement implanté aux États-Unis que Dennis Cooper et Zac Farley ont imaginé leur récit faussement déstructuré, scindé en trois segments : la fabrication et la transformation de la maison en attraction, la soirée événementielle et l’après-coup furtif où il faut tout remettre en ordre. Room Temperature suit une famille isolée qui construit chaque année une Home Haunt, initiée par le père, figure de maître de cérémonie obsessionnel exerçant une emprise sur sa femme et ses enfants, lesquels le suivent sans broncher dans son délire. Parmi les autres membres, Extra, un ado hypersensible, souffre-douleur chronique, va faire basculer le film du côté du fantastique. S’ajoute à cela Paul, l’homme d’entretien du lycée, qui s’immisce peu à peu dans cette communauté déjà singulière.

Room Temperature : Photo

Copyright Léopard Films

La construction labyrinthique d’un scénario qui s’écarte des codes traditionnels du cinéma de divertissement permet au film d’épouser l’univers des Home Haunt dont l’attrait repose sur la création d’espaces inquiétants et intimes. On y circule d’une pièce à l’autre, décorées avec les moyens du bord, dans le but de surprendre ou d’effrayer, sans l’architecture classique d’une intrigue avec une résolution rassurante. Cooper et Farley partent d’une situation simple qu’on ne saurait réduire à un pur dispositif conceptuel. Autour de l’idée d’un lieu transformé en train fantôme, ils parviennent à rendre captivant le quotidien d’une famille, non pas dysfonctionnelle, mais d’une telle étrangeté qu’elle en devient terrifiante. Le père n’hésite pas à annoncer qu’il bat ses enfants : une déclaration choc qui ne semble guère émouvoir un entourage habitué. Dès l’ouverture, pensée comme un pastiche lynchien, Room Temperature exhibe sans complexe sa bizarrerie : plan fixe de nuit sur une villa isolée, musique électro expérimentale, éclairage stroboscopique à l’intérieur. Le duo iconoclaste installe une ambiance fascinante qui va peu à peu s’affranchir de ses modèles évidents, tout en évoquant le meilleur du cinéma indépendant américain où se croisent Hal Hartley, Greg Araki, Napoleon Dynamite et évidemment le géniteur de Lost Highway. Véritables sales gosses malicieux, les cinéastes poussent la radicalité de leur projet jusqu’au bout, refusant tout compromis tout en s’appropriant certains tropes de l’épouvante. Ils n’ont pas peur de rire, assument un décalage qui peut irriter. Le burlesque à froid qui traverse le film est contenu dans la langueur même des situations et des actions qui s’étirent jusqu’à l’épuisement, y compris dans la diction et les silences pesants entre chaque dialogue.

Room Temperature

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La présence gênante des comédiens, souvent statiques, donnant l’impression de réciter au ralenti des dialogues tranchants, sans filtre, accentue l’atmosphère pesante et inconfortable qui se diffuse comme un poison. La disposition et le mouvement des corps dans un décor artificiel évoquent un jeu de plateau où l’on déplacerait des figurines dans un univers hostile. Les personnages n’agissent pas comme des Body Snatchers coupés de leurs émotions, mais comme des extraterrestres disposant de codes inconnus, d’un manuel de savoir-vivre qui nous échappe. L’expressivité intense de leur physionomie les rend presque touchants. Ils ressemblent à des freaks dirigés par des metteurs en scène virtuoses laissant au spectateur le soin de rassembler les pièces du puzzle.

Room Temperature

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La théâtralité du dispositif éloigne le film d’une approche réaliste, alors même que le sujet aurait pu être traité sous une forme documentaire. Dans Room Temperature, l’inattendu peut surgir à chaque instant, tant la mise en scène cultive l’instabilité et la surprise par son refus obsessionnel de livrer des réponses claires à ce que l’on observe. Cette instabilité commence déjà avec le portrait glaçant d’une famille dominée par un père psychotique, capable de sacrifier autrui pour parfaire son projet. D’ailleurs, cette figure quasi maléfique affiche une bonhomie presque chaleureuse en apparence alors qu’il est rongé par une folie qui contamine tout autour de lui. La maison « hantée » devient le théâtre d’un malaise tenace où le spectacle son et lumière déborde dans le quotidien, révélant une famille en perte de repères entre le jeu et le réel. Le film s’installe dans cette zone trouble où l’horreur naît moins des effets que du décalage entre ce qui est montré et ce qui est tu. Cooper et Farley transforment la banalité en une inquiétude rampante grâce à leur sens aigu de la mise en scène qui exploite à merveille les possibilités visuelles et sonores du cinéma : bande-son obsédante entre minimalisme et bruitisme, plans fixes mettant en valeur une scénographie singulière. L’épure plastique n’est pas érigée en système. Les réalisateurs s’en libèrent par moments, notamment lors d’un splendide travelling circulaire provoquant un effroi tenace ou de mouvements de caméra très fluides en steadicam, en harmonie avec l’évolution du récit.

Room Temperature

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Moins abscons et austère qu’il n’y paraît, parfois proche d’un roman graphique arty transposé à l’écran, Room Temperature s’impose comme un ovni dans le paysage souvent lisse du cinéma contemporain : un ovni ludique, drôle, effrayant, qui ne laisse jamais indifférent. Jusqu’à sa conclusion, pic d’émotions inattendu, qui révèle la nature du film, celle d’un drame humain, moins glacial que glaçant.

(USA – 2025) de Dennis Cooper et Zac Farley avec Charlie Nelson Jacobs, Chris Olsen, Stanya Kahn, John William, Virginia Adams, Ange Dargent

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