On peut être étonné que Lands of murders de Christian Alvart reprenne seulement cinq ans après sa sortie l’histoire de La Isla Minima, réalisé par Alberto Rodriguez en 2014. Mais c’est là aussi que l’on se rend compte, s’il en était encore besoin, de l’importance cruciale du pays et du contexte dans lequel se déroule une intrigue. Exit donc l’Espagne post-franquiste, et bienvenue (si l’on peut dire…) dans une région reculée d’Allemagne, à l’automne 1992, soit deux ans après la réunification. Les deux inspecteurs madrilènes sont ici troqués contre Patrick et Markus, aux vies, statures et méthodes très différentes, faisant équipe afin d’élucider le mystère de la disparition de deux adolescentes. Si la compétition européenne du Arras Film Festival fait rarement incursion dans le genre, on se souvient avec enthousiasme de I’m a Killer du polonais Maciej Pieprzyca, thriller de haute volée lancé sur les traces d’un serial killer dans la Pologne des années 70.

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Lands of murders fait moins forte impression mais ne démérite pas. On apprécie le classicisme narratif d’une enquête policière complexe, à laquelle viennent se greffer des considérations politiques, sociales, familiales. En toile de fond de la disparition des deux ados, ainsi que de précédentes affaires, émerge un dénominateur commun autour de la promesse d’une vie plus agréable, plus lumineuse, à Berlin, loin de l’absence d’horizon d’une campagne où l’ennui le dispute à l’incertitude de l’avenir. On saisit évidemment pourquoi les distributeurs ont choisit par pur opportunisme de retitrer le film Lands of murders en pensant qu’il pourrait faire écho au Memories of murder de Bong Joon-ho, trahissant quelque peu l’ironie du titre original : “Pays libre”. De fait, voici une oeuvre particulièrement sombre, parfois glauque, tant d’un point de vue policier que d’un point de vue humain, où les zones d’ombre sont légion – aucun personnage, qu’il soit victime, proche, journaliste, et même enquêteur, n’y échappe – entre spectres historiques, avec ces références à la Stasi, alors dissoute mais continuant à infuser chez ceux qui en firent partie, culpabilité humaine, suspicions et petits arrangements lorsque la fin justifie les moyens. L’ensemble aurait sans doute gagné à être un peu plus sec, sans certaines redondances qui donnent à un moment l’impression de tourner un peu en rond, mais on retiendra globalement une belle maîtrise, une mise en scène racée, et une superbe bande originale signée Christoph Schauer.

Au-delà du polar, le film est aussi un instantané d’une époque, un moment charnière de l’Histoire de l’Allemagne, son mur détruit encore dans tous les esprits, invisible mais présent dans les comportements, comme un stigmate intimement porté par tous ceux qui l’ont vu ériger. Une proposition réussie de polar historique, à qui l’on souhaite la même reconnaissance que son aîné ibérique.

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