« Aimez l’enfance ; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres et où l’âme est toujours en paix ? » (Rousseau)

C’était il y a 20 ans, et le narrateur, employé de la ville, se souvient : il fait chaud et moite, en cet an 1993. Dans la bourgade de San Cristobal, bercé par le Rio Ere, dernier rempart à l’orée de la forêt inquiétante, un groupe de trente-deux enfants sortis de nulle part commençait à rôder. Présence fantomatique, angoissante et inexplicable, ceux-ci n’étant ni enfants de la ville, encore moins des rues, ni même des indiens autochtones Nee. Parlant leur propre langue, obéissant à leurs propres règles, hors de la société et du monde, apparaissant aux premières lueurs du jour pour s’évanouir chaque nuit.

De la hantise à la violence : il se souvient. De leur distance sauvage d’abord, ombres parmi les déclassés, des agressions aveugles qui surviennent, pour un sac, pour rien. De l’attaque du supermarché, des adultes morts sans raison. De la vendetta qui eut lieu ensuite, de la traque dans les obscurités de la forêt ou de la ville. Des trente-deux corps alignés, enfin, dont le drame est annoncé dès les premiers paragraphes.

« Quand on m’interroge sur les trente-deux enfants qui perdirent la vie à San Cristobal, ma réponse varie en fonction de l’âge de l’interlocuteur. S’il a mon âge, je réponds que comprendre n’est rien d’autre que recomposer ce que nous n’avons vu que fragmentairement ; s’il est plus jeune, je lui demande s’il croit ou non aux mauvais présages. » (incipit)

C’est cette confession quasi-journalistique et fictive que relate le livre hanté et brillant d’étranges feux (quand il ne s’agit pas d’une absence de lumière) d’Andres Barba, « Une république lumineuse », tout juste paru chez Christian Bourgois et qui poursuit ici son œuvre d’exploration des territoires bousculés de l’enfance, après les rituels douloureux et mortifères de « Les petites mains », l’inquiétante Teresa handicapée (« Versions de Teresa ») ou encore les violences du changement adolescent (« Aout, Octobre »).

  • L’enfance nue

Ce n’est pas tant de changement que d’écart dont il s’agit ici.

Car c’est bien de distance dont il s’agit, tout au long de cette fable hantée par la violence : « Quelque chose avait dédoublé l’enfance » (page 108).

Puisqu’il faut bien s’accrocher, comparer (la logique est le mal des adultes), on songe bien sûr au classique séminal de la cruauté infantile, « Sa majesté des mouches » de William Golding, avec tout de même deux différences de tailles : dans ce dernier, ce sont des enfants de bonne famille, revenus à la sauvagerie par l’exceptionnel de la situation de l’île et du crash, et tout le roman peut se lire comme une énorme boite de Petri dont les lourdeurs narratives ne servent qu’à une démonstration allégorique de la violence sous-jacente à toute organisation sociale et à la notion de pouvoir.

« A l’égal du Petit Prince, nous pensions que notre amour pour nos propres enfants les transfigurait et que même les yeux bandés nous aurions pu reconnaître leurs voix entre mille autres voix enfantines. Peut-être même que l’inverse le confirmait : ces autres enfants qui occupaient peu à peu nos rues étaient des versions plus ou moins indiscernables d’un même garçonnet, d’une même fillette, d’enfants « semblables à cent mille autres enfants ». Dont nous n’avions pas besoin. Qui n’avaient pas besoin de nous. Et qu’il fallait, bien sûr, apprivoiser. »

Andres Barba, plus malin et bien moins didactique, nous le verrons, laisse au contraire se répandre l’indécision : en plaçant son récit sous le regard des adultes, donc du côté de l’Autre, il interroge bien plus ce qui est irréductible dans l’enfance, et dont les débordements effrayent ceux qui l’ont quitté.

  • Ecart et logique

Car peu à peu, touche par touche et épisode par épisode, la vérité se fait nue : l’écart imputrescible qui hante le roman est celui de celle qui sépare le monde des adultes de celui des enfants, la violence intrinsèque ou acquise que ceux-ci leur transmettent, l’Etat de Nature contre la Société.

La fable se trouve alors tiraillée tout au long de son déroulé entre ces deux pôles, deux tonalités presque distinctes : le ton d’un rapport, celui du narrateur et de notre monde, appuyé par force documentaires fictifs (un film tourné soi-disant par une certaine Valeria Danas au moment des évènements), des extraits d’essais sur l’enfance basés sur le massacre, des interviews et extraits de journaux intimes d’une enfant qui a fantasmé les Trente-deux, etc., autant de métatextes qui viennent tout à la fois établir non seulement un effet de réel palpable, mais exacerbent de manière volontaire le clinique et la distance, de façon quasi apotropaïque.

Car si le regard du temps vient éteindre la fureur et les cris, il n’arrive pourtant pas à réduire à néant l’épais mystère presque animiste que semble exsuder chacune des phrases faussement apaisées : le fleuve boueux qui coule au loin, la nuit épaisse où même un simple jardin peut voir surgir le danger, les feux rouges où autant d’ectoplasmes s’incarnent dans la chaleur, la forêt, logique (pour les adultes) lieu de refuge de ces petits gnomes survenus de l’imaginaire des contes.

« La perte de la confiance ressemble au désamour. Tous deux trahissent une blessure, tous deux nous font sentir plus vieux que nous sommes. […]l’atmosphère à San Cristobal devint tendue, nos enfants continuaient à coller l’oreille sur le sol, persuadés de pouvoir entendre les messages que leur envoyaient les Trente-deux, alors que nous avions commencé à soupconner ce qu’ils étaient par définition : innocents. »

Le magique et l’incompréhensible frappent à la porte : comme le narrateur, adultes et éduqués, on se raccroche aux mots, aux explications et aux analyses, alors qu’au fond, on ne comprend rien.

Le cartésianisme craque, et comme les eaux du fleuve, l’adulte déborde, dans l’horreur de scènes qu’il nous faut taire, ou l’insurmontable saisissement de son dénouement teinté d’une lumière crue et de la saleté (PUTE).

L’auteur fictif du texte, alors que l’impensable se produit -un lien semble se créer entre les enfants de la ville, NOS enfants, et les trente-deux- le dira bien en quelques mots : la violence, au fond, ne vint pas tant des enfants que de l’incompréhension totale des adultes, et leur incapacité à accepter que « Les Trente-Deux » ne viennent se conformer à leur vision biaisée de l’enfance comme absence de Mal.

  • Un tombeau de lumière

Le pédopsychiatre Bernard Golse (en dehors de toutes les polémiques qui entourent le personnage), dans un article pour la revue Dialogue (disponible ici), synthétisait et interrogeait notamment les maltraitances faites aux enfants comme ne faisant jamais ou presque référence à l’enfant culturel, mais à nos propres projections et peurs. Son titre ? « Avoir peur de nos propres enfants. L’enfance entre idéalisation et diabolisation ».

En soutenant par la fable son questionnement dans une langue à la fois limpide et tenue, en se tenant à l’extrême limite du merveilleux sans jamais relâcher l’horreur du réel, et en renouvelant avec force les interrogations qui courent de Platon à Voltaire, Rousseau ou les grandes évolutions de la théorie psychologique de l’enfant (de Bettelheim à Anna Freud ou Winnicott), Barba nous quitte sans Paradis perdu ni bon sauvage.

Enfant fantasmatique, mythique, fantasmé : Qui sont les mauvais ? Les trente-deux furent-ils libres ou pervers ? Que reste-t-il de l’innocence et celle-ci passe-t-elle nécessairement par l’innocuité ?

Refuser d’y répondre mais se redéployer sans cesse n’est pas le moindre des talents de conte noir.

« Parfois j’aime à croire que nous avons vu ces gestes sans les comprendre et que lorsque les enfants étaient en ville ils offraient à nos yeux ces bourgeons d’humanité. Quelque chose était né à notre insu et aussi contre nous. L’enfance est plus puissante que la fiction. »

Editions Christian Bourgois, 192 pages, 18 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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