Paris 2018. Jin, jeune immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d’électro, est sur le point de solder “sa dette” en multipliant les heures de conduite. Une nuit, au sortir d’une boîte, une troublante jeune femme, Naomi, monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin et entêtée par sa musique, elle lui propose d’être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu.

Frédéric Farucci signe un beau premier film avec La Nuit venue, venant après plusieurs courts-métrages remarqués. L’idée initiale du film vient du scénariste Nicolas Journet qui, après une enquête sur le monde de la nuit et précisément les strip-teaseuses, remarque que celles-ci ont souvent un chauffeur attitré. Journet et Frédéric Farucci poursuivent ainsi leur enquête sur cette vie nocturne auprès des chauffeurs de taxi afin de développé une romance entre une strip-teaseuse et son pilote. Là ils découvrent une légende urbaine comme quoi la mafia chinoise emploierait des chauffeurs clandestins qui sillonneraient les rue de Paris la nuit. En plus du postulat romanesque initial, cette trouvaille va nourrir la matière sociale du film en faisant du chauffeur un chinois sans papier.

© Jour2fête

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Nous suivons ainsi Jin (Guang Ho), chauffeur clandestin depuis cinq ans et en passe de régler sa dette auprès de la mafia chinoise qui l’emploie. Le personnage possède toute la froide détermination de celui qui a trimé pour parvenir à ses fins, et aspire déjà à une nouvelle vie où il pourra renouer avec sa passion de musicien électro. On le suit donc tout au long de ses courses nocturnes, concentré sur sa route et son avenir, indifférent à la clientèle hétéroclite s’installant à l’arrière de son véhicule. Un jour pourtant une cliente différente vient fendre son armure avec Naomi (Camélia Jordana), strip-teaseuse (qu’on devine aussi être prostituée) qui va s’intéresser à lui à travers sa passion pour la musique électronique et dont il va devenir le chauffeur attitré lors de ses pérégrinations. L’intrigue déploie donc en parallèle la romance naissante entre les deux parias en quête d’ailleurs, et le quotidien en sursis de Jin : logement collectif exigu, vie privée inexistante et assujettissement au parrain chinois qui tient sa vie entre ses mains. C’est paradoxalement lorsque sa liberté sera définitivement compromise que Jin va enfin s’autoriser à vivre et prendre tous les risques.

Le film donne à voir une communauté peu traitée au sein du cinéma français avec sa diaspora chinoise clandestine. A travers le regard de Jin et ses odyssées noctambules, c’est un autre Paris qui se dévoile à nous, celui des sans grades, des travailleurs de l’ombre que les privilégiés ne croisent que de loin tels ces vendeurs de roses indiens déchargeant leur marchandise du soir, les africains vendant leurs tours Eiffel à la sauvette ou pour les moins lotis ceux campant sous des tentes de fortune Porte de la Chapelle. Lorsque Naomi monte dans la voiture de Jin, ces périples prennent un tour plus poétique où le couple communie avec la ville. Frédéric Farucci cherche à retrouver dans un contexte parisien l’ivresse luminescente des mégalopoles telles que New York ou Tokyo, jouant sur la saturation des éclairages qui bien sûr n’égalent pas le vertige des villes évoquées, mais c’est précisément cette échelle modeste qui fait l’originalité du cadre et façonne l’écrin intime du couple.

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Le réalisateur revendique l’influence d’œuvres comme Taxi Driver de Martin Scorsese ou Millenium Mambo de Hou Hsia Hsien, mais au pense aussi au Los Angeles du Collateral de Michael Mann (et de nouveau un héros taxi qui aspire à autre chose) pour son urbanité nocturne entre building hi-tech et bas-fonds. Cette vue « rivée au pare-brise » confère même une beauté inattendue dans ces ténèbres à des environnements autrement laids quand ils sont bondés à la lumière du jour. Une traversée du périph devient donc un sommet de spleen urbain et romantique, porté par la bande-son envoutante de Rone. On regrettera du coup que Farucci ne cède à poésie urbaine suspendue que par intermittence, parfois trop rivé à son intrigue réaliste dont certains rebondissements sont bien trop attendus et convenus, notamment la conclusion. On aurait aimé un plus grand lâché prise, à l’image du magnifique Vif-argent de Stéphane Batut sorti l’an dernier (mais certes aidé dans sa démarche par son postulat fantastique) et belle proposition française onirique.

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Par contre l’atout sans faille du film repose sur l’interprétation. Le novice Guang Ho impose une présence taiseuse magnétique qui rend d’autant plus touchante les moments où il s’ouvre enfin. Le réalisateur capture magnifiquement l’étincelle amoureuse illuminer le regard de ce masque impassible. Le cadrage même de la banquette arrière change subtilement, se fait moins neutre pour différencier la clientèle lambda et l’introduction de Naomi à laquelle Camélia Jordana amène une belle vulnérabilité. Le rapprochement charnel du couple inspire d’ailleurs de belles idées formelles à Farucci avec ce raccord en mouvement lorsque Jin déchire le collant de Naomi avant l’étreinte et que, lorsqu’ils basculent au sol ils ont changés de décor. Finalement, plus qu’à Taxi Driver, le film fait souvent penser (en moins glauque et désespéré) à un avatar français du superbe Mona Lisa (1986) de Neil Jordan, où là aussi un chauffeur aux abois (sorti de prison chez Jordan en écho au clandestin de Farucci) escorte une prostituée dans la nuit londonienne.

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