Alerte disparition ! Cela fait un moment que Caroline Fourest, pourtant habituée des plateaux de télévision, ne fait plus parler d’elle, ayant totalement disparu des écrans radars. Une absence qui cause des dégâts irrémédiables dans le monde de l’information, privant les réseaux sociaux de polémiques essentielles sur ses mensonges chez Laurent Ruquier. Pire : l’association Les Indivisibles se trouve dans l’impossibilité de décerner à son bouc-émissaire préféré un nouveau Y’a bon Award. Certes, le cirque médiatique ne s’arrête pas pour autant et trouve encore et toujours des cibles nouvelles et chacun peut alors déclamer sa profession de foi ou y aller de son indignation. Cependant, la rentrée littéraire prend fin et Yann Moix laisse sa place à quelqu’un d’autre. Heureusement, Caroline Fourest revient sur le devant de la scène pour le plus grand plaisir de ses détracteurs avec sa première réalisation pour le grand écran. Comme en un accord parfait, Sœurs d’armes sort le 9 octobre, pile-poil après la rentrée littéraire, Yann Moix étant retourné dans l’ombre afin de pouvoir ressusciter pour une prochaine crucifixion virtuelle.

Loin des plateaux de télévision, Caroline Fourest tourne son premier long-métrage de fiction en Irak, au Maroc, au Kurdistan et en France pour suivre le parcours d’une unité d’élite uniquement composée de femmes engagées dans la guerre civile syrienne. Zara est enlevée, comme de nombreuses autres femmes yézidies de son village, par DAESH, pour être vendue comme esclave sexuelle. Son père est assassiné sous ses yeux et son petit frère est embrigadé auprès d’un des chefs de guerre de l’État islamique. Après avoir été violée, elle réussit à s’évader. Dans sa fuite, elle croise le bataillon des Filles du soleil et décide de les rejoindre, afin de venger son père, son honneur et retrouver son petit frère.

La plus grande qualité de Sœurs d’armes, la seule d’ailleurs, permet de réévaluer Les Filles du soleil, le film réalisé par Eva Husson, dans les pas de qui marche la journaliste d’investigation. En 2018, Les Filles du soleil sort sous un feu nourri de critiques négatives mettant en évidence sa soit-disant mise en scène spectaculaire, l’indigence de son scénario et son manichéisme. Certes, Eva Husson fait parfois preuve de maladresse, mais ses détracteurs n’avaient pas encore vu Sœurs d’armes, un film dont la bêtise belliciste n’a rien à envier aux productions Cannon avec Chuck Norris. Dans ces pelloches réalisées par Joseph Zito, Menahem Golan ou encore Aaron Norris, les communistes sont sadiques et fourbes, les Arabes sont forcément des terroristes, les Vietnamiens forcément rouges et sournois, mais tous forment une même horde qui veulent annihiler le monde libéral et capitaliste. Caroline Fourest récupère cette figure du méchant dénué d’humanité, ricanant et cruel, digne de ces longs métrages qui font le bonheur des cinéphiles les plus déviants, mais en l’appliquant cette fois aux islamistes. La subtilité n’est pas admise dans Sœurs d’armes, qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté, ne fait jamais appel à l’intelligence du spectateur comme le montrent ses nombreux dialogues didactiques, ses personnages caricaturaux et autres poncifs qui se veulent parfois humoristiques.

Dès le premier plan, sur la main de l’héroïne déambulant au milieu d’un parterre de fleurs tout en les effleurant du bout des doigts, le film donne dans le cliché. En voix off, le personnage principal débite des lieux communs sur un ton mélodramatique pour décrire le paradis dans lequel elle vivait avant l’attaque de djihadistes vociférants « Allahu akbar » à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Après cette première séquence trauma à l’écriture pathétique et à la mise en scène spectaculaire et emphatique, le film ne cesse jamais d’être un festival de répliques idiotes censément drôles insérées dans des scènes déjà vues mille fois et souvent ponctuées de ralentis pompeux. D’une certaine manière, Caroline Fourest fait revivre l’esprit Cannon, le côté artisanal et le second degré involontaire en moins, mais avec la prétention et les plans de drones en plus. Seulement, là où les films des deux cousins, Menahem Golan et Yoram Globus, procurent un plaisir coupable, celui de Caroline Fourest, dénué du moindre souffle, provoque l’ennui voire la gêne. Écrit comme un blockbuster états-unien, la réalisation se révèle à l’avenant : l’attention ne doit jamais faiblir dans cette froide mécanique sans personnalité ou aspérités et saturée de musique. L’émotion se trouve absente de cet étalage de passages obligés, tel un catalogue, décrivant l’emprise des islamistes en Syrie, entrecoupés des péripéties des femmes combattantes. Des scènes de camaraderie féminine, des poignées de main, des accolades et des ralentis semblent caricaturer les films de guerre états-unien alors que la réalisatrice tente de transposer, avec un premier degré qui, au choix, provoque le rire ou force le respect, le virilisme de ces images qui en sont issues. Surtout, sa vision de la guerre reste bien proprette, comme si partir combattre dans le désert relevait d’une promenade de santé. Prise dans une frénésie de stéréotypes, Caroline Fourest, comme possédée par l’esprit d’Alexandre Arcady, se croit alors obligée d’insérer deux françaises que, bien sûr, tout oppose : l’une est de confession juive, l’autre musulmane.

Seulement, la branche à laquelle elle essaie de se rattraper est déjà sciée. Aucun doute, le film fait dans la propagande la plus crasse. À cela s’ajoute une scène qui évoque les attentats contre Charlie Hebdo, journal dans lequel Caroline Fourest a écrit, et achève de plonger le film dans l’abjection. Même si elle tombe comme un cheveu sur la soupe, elle donne à l’ensemble un côté revanchard digne d’un mauvais Steven Seagal. Alors que dans Les Filles du soleil, les combattantes font des prisonniers, dans Sœurs d’armes, les exécutions sommaire, sans aucune forme de procès, sont admises et filmées avec complaisance.

Mettre en avant le courage de femmes qui se battent pour la liberté, dénoncer les violences dont elles sont victimes au nom d’une lecture extrémiste de la religion musulmane part d’une bonne intention. Seulement, la vision naïve, le traitement manichéen et l’hypocrisie du discours la rendent contre-productive et font de Sœurs d’armes un des films les plus mauvais et déplaisants de cette année. Dans tous les cas, les rédactions devront redoubler de vigilance : Caroline Fourest revient en force, armée et dangereuse,  pour les prendre de nouveau d’assaut.

 

Sœurs d’armes
(France – 2019 – 112min)
Scénario et réalisation : Caroline Fourest
Direction de la photographie : Stéphane Vallée
Montage : Audrey Simonaud
Musique : Mathiue Lamboley
Interprètes : Dilan Gwyn, Amira Casar, Camélia Jordana, Maya Sansa, Esther Garrel, Nanna Blondell…
En salles, le 9 octobre 2019.

Photos © Metropolitan FilmExport.

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A propos de Thomas Roland

5 comments

  1. Sara

    Un bel hommage aux femmes combattantes en temps de guerre. Un Exemple de témérité et de pugnacité. Je comprends la haine des vaincus…Difficil d’accepter ce film il rappelle trop leur défaite. Alors Bravo pour le film pour le jeu d’acteurs pour la réalisation pour le scénario et pour exister et ferrailler avec autant de courage contre cette mentalité moyenâgeuse et ce cerveau reptilien. Courage et tout notre soutien!

  2. Antiponcif

    Ah ah , c’est toujours très drôle d’attaquer les journalistes quand on est en désaccord avec leur position, en les traitant d’intellos et de bien-pensants. Il n’empêche que pour le pour le coup la probité intellectuelle de Caroline Fourest est sérieusement mise en doute, lorsque même les combattants kurdes sont indignés par son film. Probablement d’autres bien-pensants et intellos !
    https://www.liberation.fr/direct/element/des-combattantes-et-combattants-du-kurdistan-syrien-fustigent-le-film-surs-darmes-de-caroline-foures_103884/

    • ary aliia

      Sauf que les kurdes du Rojava ont dénoncé le collectif anonyme qui s’est fendu d’un communiqué revanchard. Il faut que le seul membre de ce comité anonyme expliquait que les kurdes étaient conservateurs. Un exotisme qui n’a pas plu aux dirigeants féministes.
      La représentation officielle du Rojava a tenu à publier ce communiqué. « La représentation en France de l’auto-administration du Rojava récuse formellement le communiqué publié par le CCFR à propos du film de Caroline Fourest, « Soeurs d’armes » qui rend un bel hommage à nos combattantes. Tout comme Patrice Franceschi, elle est une amie des Kurdes. Le CCFR, devrait plutôt communiquer sur l’agression dont nous sommes victimes de la part de l’armée turque et ses terroristes. Khaled Issa. »
      https://carolinefourest.wordpress.com/2019/10/11/soeurs-darmes-ne-soyez-pas-mauvais-camarades/

  3. GIL

    Film courageux, qui taquine le cinéma hollywoodien, pour une fois la peur change de camps. Bien sûr on aura toujours les pseudos intellos , ou autres journaleux pour critiquer ce qu’eux même seraient incapables de faire, laissons-les entre-eux, entre gens “bienpensants”, détenteurs de la pureté cinématographique, prenons plaisir à regarder un film d’action créé par une femme pour les femmes (et les hommes).

    • T Roland

      Ha, mais bien évidemment, il faut que les critiques, pseudo-intellos et “bienpensants”, restent entre eux, dans les beaux quartiers du 16éme arrondissement au lieu de parler de ce dont ils sont incapables de faire. Cela coule de source. Comment ai-je pu ne pas y penser par moi-même ? Dénoncer un entre-soi tout en en proposant un autre : seuls ceux qui sont capables de faire (des films,, etc.) peuvent l’ouvrir. Ainsi, ceux qui sont incapables de faire doivent consommer et juste la fermer. Cette pensée rance et méprisante, aussi peu originale que peu profonde, dénote une absence flagrante de réflexion, de point de vue et d’arguments. Au lieu d’écrire un commentaire expliquant pourquoi on a aimé le film ou exposant un désaccord avec mon texte, on attaque, on mord, mais on ne propose rien car on n’a rien à dire. Alors, on ressort les vieux clichés, ceux qui composent l’attirail du vocabulaire populiste, rassurant et sans danger, ceux qui permettent de se lover dans les bras confortable de l’instinct grégaire et de la non-pensée unique.

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