Il est toujours intéressant d’observer un cinéaste sortir de sa zone de confort, se confronter avec un genre apparemment éloigné de ses thèmes de prédilections. Dans Au bout du monde, nul fantômes et extraterrestres ne viennent perturber un récit délocalisé quelque part en Ouzbékistan, permettant à Kiyochi Kurosawa de renouer avec la veine réaliste du magnifique Tokyo Sonata, sans doute un des sommets de sa carrière.
Veine réaliste c’est vite dit, tant Au bout du monde ne cesse de surprendre au fil d’une narration filandreuse, tentant des ponts, non pas entre des genres, mais des atmosphères, des tons différents. Le film suit de près, mais avec une distance nécessaire, l’excursion exotique d’une animatrice télé, Yoko, interprétée par la pop star Atsuko Maeda déjà présente dans Seventh code, pour une émission populaire au Japon. Une femme-enfant qui joue à l’ingénue en s’extasiant béatement sur tout et rien dès qu’elle est filmée pour préserver une certaine image codifiée mais qui en réalité s’avère détachée, indifférente au monde qui l’entoure. Censée pour son métier se rapprocher des autres, d’une culture étrangère, elle ne tire rigoureusement rien de cette expérience, totalement absorbée par son narcissisme et sa phobie maladive et disproportionnée des gens. Une phobie qui se retrouve décuplée loin de son univers citadin. L’équipe de tournage ne vaut guère mieux, totalement autocentrée sur leur travail, incapable d’écouter les autres, regarder le paysage, l’environnement. Elle pourrait tout aussi bien filmer leur projet dans n’importe quel recoin du monde ou même au Japon, rien n’y changerait.

Subtilement virulent, Kiyoshi Kurosawa délivre un pamphlet politique doucement subversif, critique en creux du mode de vie consumériste d’une partie de la population japonaise, ayant perdue une part de leur humanité. Loin de la caricature redoutée, opposant de façon manichéenne monde moderne/monde rural comme le fit Murnau dans L’aurore, le réalisateur de Cure ne se fourvoie pas dans un jeu de massacre cynique, observant avec mépris des gens méprisants. Il fait preuve au contraire d’une paisible empathie, suivant le périple de Yoko, jeune femme mal à dans sa peau, cherchant au fond rien d’autre que l’amour (qu’elle pense illusoirement approcher par sa relation avec son idylle au Japon) mais butant constamment face à ses névroses et son absence de compréhension.

Elle se change devant les autochtones sans se soucier des mœurs et traditions du pays, ou décline l’offre d’une vieille dame lui ayant préparé une spécialité de la région, elle fuit la police locale, en panique, telle une fugitive pour une raison impossible à discerner dans une course effrénée comme si sa vie était en danger. Bifurquant, contournant les autres, incapable d’échanger le moindre dialogue autre que fonctionnel, son angoisse finit par nous contaminer, par fragments, rappel de l’étrangeté surnaturelle du cinéma si ambivalent et si dense de Kurosawa.

L’incarnation de la sagesse prendra la forme d’un personnage annexe qui tente de faire le lien, Telurn, guide et traducteur Ouzbek qui se lancera dans un monologue sur sa passion pour le Japon. Dans cet intérêt et son amour pour un autre peuple que le sien, c’est la petite voix intérieure du cinéaste qui parle, constituant en somme la discrète touche engagée d’Au bout du monde qui offre à l’héroïne une issue de secours afin de se reconnecter au monde grâce à deux séquences qui paradoxalement flirtent avec le fantastique et l’onirisme. Dans la première, sorte de rêve éveillé tout droit sorti d’un film d’Antonioni, Yoko traverse le corridor de l’Opéra de Tachkent, passe de pièce en pièce. Le temps se retrouve suspendu dans cette trajectoire envoûtante. Elle se met à chanter dans un élan imaginaire “L’hymne à l’amour”. La seconde reprend le principe de la comédie musicale, dans un style volontairement kitsch : Yoko, en pleine nature, semble réconcilier avec le monde, elle lève la tête, regarde devant elle et sourit enfin. S’agirait-il d’un leurre, d’un rêve ?. L’espoir secret d’une jeune femme perdue dans son imaginaire, espérant redevenir ce qu’elle était, recoller les morceaux et sortir de cette dépression qui l’empêche littéralement de communiquer autrement que par son travail.

En changeant de registre, Kiyoshi Kurosawa continue d’explorer en creux, la crise identitaire qui s’empare d’une génération de Japonais, aliénés par leur travail, leur vide intérieur, leur déshumanisation progressive, broyée par la machine capitaliste. Ce film à connotation sociale et politique n’est jamais empêtré par son discours grâce à la mise en scène précise et inventive, qui ne se livre jamais totalement, conservant tout son mystère de l’interrogation. Kurosawa prouve à quel point le cinéma est avant tout un art visuel, une machine à penser en perpétuelle réinvention. Et qu’un cadrage n’est pas une image, mais une vue de l’esprit, une métamorphose du monde par le cerveau d’un artiste. Le cinéma rare et précieux de Kurosawa est là pour nous le rappeler. Et ça fait un bien fou.

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