Terence Young – “Cold Sweat / De la part des copains” (1970)

Plus d’un an après avoir été lancée la collection Make my Day impulsée par Jean-Baptiste Thoret, continue de faire les beaux jours des cinéphiles et collectionneurs, en proposant chaque mois des sorties inédites.

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Copyright 1970 STUDIOCANAL – Fair Film (Italie). Tous droits réservés.

Au sein d’un parcours atypique et beaucoup moins caricatural que ce que son image post-Death Wish a eu tendance à figer, la « parenthèse européenne » de la carrière de Charles Bronson, comme la présente Jean-Baptiste Thoret en préface, regorge de curiosités méconnues et intéressantes à découvrir. Après avoir partagé l’affiche pour ses gros succès des années 60 (La Grande Evasion/Les Douze salopards/Il était une fois dans l’ouest), l’acteur va multiplier les exils sur le vieux continent où il connaîtra la consécration, en devenant une tête d’affiche, avant que cela ne se produise outre-atlantique au cours des seventies. Ainsi, lorsqu’il tourne Cold Sweat (De la part des copains), il vient d’enchaîner Le Passager de la pluie de René Clément et le polar nihiliste La Cité de la violence de Sergio Sollima. Production franco-italienne confiée à Terence Young, réalisateur britannique principalement connu pour avoir mis en scène trois des quatre premiers James Bond avec Sean Connery (James Bond 007 contre Dr No/Bons Baisers de Russie/Opération Tonnerre). Honnête artisan doté d’un certain savoir-faire à défaut d’une vraie identité, il profite occasionnellement du crédit acquis sur des productions fructueuses pour se lancer dans des projets un peu plus personnels. Il se lance ici dans l’adaptation d’un roman de Richard Matheson, Ride The Nightmare, qui avait déjà été transposée à l’écran en 1959 pour la série télévisée The Alfred Hitchcock Hour avec Gena Rowlands et Hugh O’Brian. Écrivain déjà adapté au cinéma en 1957 avec L’homme qui rétrécit, puis 1964 lors de la première version du monumental Je suis une légende où le héros est campé par Vincent Price, spécialiste du fantastique et de la science-fiction dont la matière s’avère dans le cas présent, être celle d’un film noir. Tourné dans le sud de la France avec un casting assez hétéroclite mêlant outre Bronson, Liv Ullmann (quelques mois après la sortie d’Une Passion), James Mason ou même Michel Constantin, on découvre Joe, un Américain au passé militaire chargé, installé sur la Côte d’Azur, où il a une entreprise de bateaux de plaisance. Il se trouve brutalement confronté à d’ex-complices qui lui reprochent de les avoir abandonnés au beau milieu d’un coup. Ils ont fait plusieurs années de prison, tandis que lui restait en liberté. Ce que veulent ces copains, c’est que Joe vende son entreprise et partage avec eux tous ses biens. Afin de le persuader, ils prennent comme otages sa femme (Liv Ullmann) et sa fille.

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S’ouvrant par un travelling latéral dévoilant paisiblement un port quelque part sur la Côte d’Azur (entre Grasse, Nice et Villefranche sur Mer) avant de laisser apparaître le héros du récit campé par Bronson, pénétrant dans le cadre comme s’il remontait à la surface (il sort de la cabine d’un bateau pour donner des indications de navigation à un client prenant des cours auprès de lui). Bon camarade, instantanément sympathique, taquin, plaisantin, l’acteur tranche dès les premières minutes avec l’image fermée et rageuse qui lui collera à la peau par la suite de sa carrière. Décontraction de vigueur qu’il ne quittera jamais et sensation de maîtrise des événements (amenée à légèrement s’effriter au fil de l’intrigue), parasitées par un physique impressionnant trompant des failles intimes que devrait laisser entrevoir le scénario. Cette interprétation inattendue, se détache à la fois de celle de Hugh O’Brian dans l’adaptation antérieur, autrement plus proche du pleutre (notion impensable avec son successeur), mais aussi des personnages qu’il campera ultérieurement, autrement plus « brutaux ». Film court (1h30) épousant une temporalité compressée (l’histoire excède à peine les vingt-quatre heures et se déroule un jour emblématique, le 14 juillet), le caractère tranquille de son introduction est très rapidement rattrapé par l’élément déclencheur. Un coup de fil étrange au domicile du protagoniste, en présence de sa femme (dépeinte auparavant comme esseulée et négligée, présentée en train de regarder un western en noir et blanc sur un poste de télévision) plongeant subitement le long-métrage vers une tension nouvelle. La séquence suivante prend l’allure du pur home invasion : perturbé par le mystérieux appel, Joe se rappelle à ses anciens réflexes, le moindre son devenant source de danger potentiel, créant un climat de paranoïa, in fine justifié par la présence d’un intrus incarné par Michel Constantin. La rupture de ton et le changement d’ambiance sont même poussés dans leur retranchements lorsque vont débarquer des voisins alors en pleines festivités, créant ainsi une double tonalité au sein de la même séquence, l’une joyeuse et l’autre inquiète, avec nécessité que les deux ne se rencontrent pas, perspective stimulante à l’écran. Passage symbolisant plus que jamais, la double identité d’un héros, rattrapé par un passé venant soudainement remettre en cause présent et futur. Cette dichotomie constitue un premier point de trouble élevant ce qui constitue avant tout (sans connotation péjorative) un récit balisé et efficace, proprement mis en image.

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En effet, sans être révolutionnaire, ni déroger fondamentalement à son programme attendu, Cold Sweat, révèle peu à peu quelques surprises, lui conférant plus-values bienvenues. Notamment par sa façon d’opérer au fur et à mesure des rebondissements (quitte à ce certains apparaissent peu justifiés ou un brin invraisemblables) une sorte de reconfiguration régulière dans la caractérisation de ses personnages et particulièrement ses présumés bad guys. Le film se détache alors étrangement d’une forme de manichéisme installée d’entrée de jeu, s’avérant une fausse piste. Aussi l’idée de dualité évoquée précédemment, trouve une sorte de triple climax, d’abord avec un dédoublement des enjeux intensifiant sensiblement le dernier tiers mais surtout avec la mise en scène très efficace de gros morceaux de bravoures dans son final. Une impressionnante course poursuite en voiture, s’étalant sur plusieurs minutes, riche en sensations fortes en plus d’être habitée par l’urgence palpable de la situation, puis une traque à ciel ouvert en pleine chaleur et décors naturels mettant en scène Liv Ullmann et sa fille. Un long-métrage sans prétention, mineur et pourtant toujours sympathique, dont on finit par appréhender les limites comme des codes parfois légèrement et habilement détournés, ou plus simplement tels des motifs faisant partie intégrante du plaisir éprouvé. De plus, cette première collaboration entre Charles Bronson et Terence Young (suivront Soleil Rouge et Cosa Nostra) mérite tout au moins le détour pour le (relatif) changement de registre auquel s’essaie le premier (à condition de l’apprécier bien sûr). En plus d’un transfert en haute-définition de très belle facture, l’édition se complète d’une (comme souvent) excellente préface de Jean-Baptiste Thoret accompagnée de deux longs suppléments. Un retour sur le film riche en anecdotes et sans langue de bois par Philippe Setbon, auteur en 1978 du seul ouvrage francophobe sur Bronson, ainsi qu’un épisode de l’émission Cinescope datant de 1975 en présence de Michel Constantin, évoquant en large sa carrière puis l’aventure Cold Sweat.

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A propos de Vincent Nicolet

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