La peur à l’écran… depuis quand ne l’avez-vous pas ressentie ? Surtout dans un film américain qui vise aujourd’hui un public exclusivement adolescent. Hérédité, du jeune cinéaste Ari Aster, s’impose comme la proposition la plus stimulante et effrayante vue depuis longtemps au sein d’un genre qui avait bien besoin d’un tel coup de sang, héritage assumé d’Ingmar Bergman et de Roman Polanski en passant par Stanley Kubrick.

Précédée d’une réputation flatteuse, Hérédité, nouvelle production A24 après The VVitch et A Ghost Story (entre autres), débarque en France et risque d’attiser autant d’adhésions et que de rejets. Ce clivage inévitable entre amateurs de cinéma horrifique classique tendance B et cinéphiles plus exigeants à la recherche d’un minimum d’expérimentations, ne devrait pas cristalliser autant de crispations, même si dès les premières images, la tension qui s’installe est édifiée par une mise en scène solennelle, qui ne va pas plaire à tout le monde.

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L’immersion immédiate au cœur d’une ambiance mortifère, par des procédés visuels très voyants mais d’une efficacité redoutable, fascine mais suscite également de l’appréhension. Celle d’assister à la naissance d’un jeune cinéaste très doué, conscient de son talent énorme, qui ne cherche nullement à se protéger, affichant avec aplomb ses prédispositions formelles uniques.

Comme le titre l’indique frontalement, il s’agit d’une affaire de famille. Tout débute par un deuil, celui de la mère d’Annie Graham, que personne ne semble regretter. Une vieille femme qui aurait perdu la boule et déstabilisée son petit monde environnant, créant un séisme affectif et psychologique, suggéré par une caractérisation des personnages très précise. Steve, le père, porte à bout de bras cette fratrie au bord du gouffre. La fragilité du fils, Peter, est canalisée par sa vie sociale et son addiction aux drogues douces, contrairement à sa sœur, marginalisée par son physique atypique et son attitude pour le moins mystérieuse. Des enfants perdus qui semblent souffrir d’un manque d’affection, perturbée par un passé lourd de secrets. La mère, artiste borderline, soigne ses névroses en créant des maisons de poupées retraçant le quotidien de leur existence. Des « œuvres » glaçantes de morbidité, exorcisant un drame familial qui trouverait peut-être son origine dans le titre du film. Mais rien n’est moins sûr, d’autant qu’en dire plus gâcherait le plaisir masochiste de se plonger dans une histoire sinueuse en perpétuelle évolution, mouvement, rebondissant toutes les 15 minutes, prenant des directions insoupçonnées, dérivant vers des fausses pistes constantes. En ce sens, Hérédité tourne le dos à 99% des films d’horreur contemporains qui s’appuient sur des concepts parfois malins (Get out) mais le plus souvent idiots (Action ou vérité), aboutissant à des récits prévisibles, laissant le spectateur dans une position confortable lui permettant d’avoir toujours une longueur d’avance sur les événements en cours.

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Hérédité propose l’inverse, sans jamais brandir la carte du twist ringard, préférant déjouer nos attentes par des ruptures narratives, de brusques changements de perspectives évinçant toute artificialité à un dispositif anxiogène dès les premiers plans pesants et poisseux. Sur une musique légèrement bruitiste composée par le saxophoniste expérimental Colin Stretson (un habitué du label Constellation) qui mêle sons électroniques et organiques, ce drame familial introspectif sidère par ses partis pris formels radicaux transformant la moindre séquence anodine en monument de terreur.

Les très lents travellings d’une caméra toujours placée au bon endroit auscultent à merveille cette peur palpable, présente à tout instant, capable de surgir du moindre recoin de l’écran. Rien n’est prévisible dans ce film cerveau qui rappelle davantage The Shining que L’Exorciste auquel il est comparé abusivement. Car si, en filigrane, il est bien question de possession (réelle ou imaginaire), le jeune Ari Aster sait se démarquer de ses aînés par une écriture incisive et singulière nous prenant constamment à rebrousse-poil. Tout le métrage est littéralement emporté par une ambiguïté relationnelle qui finit par contaminer la texture même de l’image, de plus en plus sombre et cafardeuse. Le réel et le surnaturel se superposent dans un même plan, ce qui rend le film extrêmement déstabilisant et provoque des sueurs froides que l’on n’avait pas ressenties depuis des lustres. Cette fusion, qui peut mener à la confusion jusqu’à un épilogue final inconfortable, se matérialise à l’écran par une direction artistique impressionnante : les décors, à commencer par la demeure sinistre des Graham, sont utilisés comme les espaces psychiques des personnages, la photographie spectrale donne de l’ampleur à des plans magnifiquement composés et le montage, précis, prend le risque de ralentir constamment un récit pourtant d’une très grande richesse, sans chercher à nous faire peur par des jump scares débiles ou des effets tape-à-l’œil.

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Cette rigueur de la mise en scène subjugue pour un premier long métrage d’un jeune cinéaste de trente-et-un ans qui n’a à son actif que quelques courts remarqués en festivals. On peut y voir dans ce film d’horreur à l’ambition démesurée, une arrogance, un volontarisme naïf d’en mettre plein la vue et ce dès l’ouverture qui aurait pu gagner à prendre davantage son temps. Ou du moins à faire monter l’angoisse crescendo partant d’un quotidien banal pour mieux le triturer ensuite. Mais Ari Aster fonce tête baissée, maintient une tension insoutenable de la première à la dernière image sans perte de régime, à condition de rentrer dans ce cinéma populaire et exigeant qui doit autant à L’Heure du loup d’Ingmar Bergman qu’à Rosemary’s baby de Roman Polanski.

Ne vous y trompez pas, cette analyse au scalpel d’une famille dysfonctionnelle sombrant dans la dépression et (peut-être) la paranoïa, possède aussi son lot de séquences chocs, brutales. Elles sont d’autant plus percutantes que rares, disséminées à des endroits précis. Si la métaphore sur le fait que nous ne sommes que des pantins manipulés par des forces occultes, symbolisés par les maisons de poupées, peut apparaître ostentatoire, voir simpliste, Hérédité étonne par sa capacité à foutre réellement la trouille au détour d’un visage congestionné, d’une silhouette en arrière-plan, d’une inscription sur un mur, d’un dialogue tétanisant de méchanceté.

Par de simples détails, Ari Aster redonne des lettres de noblesse à un genre qui a besoin d’un nouvel envol. Et tant pis, si certains vont encore cracher dans la soupe, vilipendant la pseudo prétention d’un résultat « auteurisant ». Après tout, L’Heure du loup est bien plus effrayant que la majorité des productions horrifiques qui se contentent à l’infini de reproduire des recettes éventées.

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La direction d’acteur intense, essentielle à cette œuvre exigeante, confirme la grande maîtrise du réalisateur. Le visage singulier de l’étonnante Milly Shapiro, jeune comédienne de théâtre que l’on espère revoir très rapidement sur un écran, ne s’oublie pas. Ni l’interprétation en sur régime de Toni Collette qui revient au fantastique presque vingt ans après Le Sixième sens de M. Night Shyamalan (oublions par politesse Fright night et Krampus).

Hérédité est le grand film d’épouvante que l’on attendait, ne dénigrant jamais le genre dans lequel il s’inscrit, et qui, de surcroît, nous renvoie à nos propres démons, comme la folie en guise d’une possible hérédité familiale.

A propos de Emmanuel Le Gagne

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