Dix ans après Persepolis de Vincent Paronnaud et de la franco-iranienne Marjane Satrapi, sort Téhéran Tabou d’Ali Soozandeh, jeune réalisateur qui utilise à son tour le genre de l’animation pour mettre en lumière les contradictions de la société iranienne. Si l’inspiration, le scénario et l’univers graphique de ces deux films sont très éloignés, il y a fort à parier que Téhéran Tabou fasse lui aussi l’objet de polémiques violentes et de censure dans certains pays musulmans, tant son propos est subversif. C’est que, comme son titre l’indique de manière assez claire, Téhéran Tabou traite de la sexualité en Iran, une sexualité inassouvie, suspecte, clandestine, objet de tellement de contraintes qu’elle en vient à générer des situations tout à la fois absurdes et désespérées. L’idée du film, à mi-chemin entre le documentaire et et le drame, est d’ailleurs née d’une conversation que le réalisateur a surpris entre deux jeunes garçons dans le métro de Téhéran. Ceux-ci mentionnaient une prostituée qui avait pour habitude d’amener son enfant partout avec elle quand elle travaillait.

Copyright Camino Filmverleih / Little Dream Entertain

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Téhéran Tabou, à la manière d’un film choral, réunit quatre personnages épris de liberté dont les trajectoires vont se croiser. On y découvre Babak, jeune musicien pauvre et talentueux, Sara, épouse modèle qui vit sous la coupe de ses beaux-parents, Donya, prostituée débrouillarde et mère célibataire, et Pari, étudiante fiancée à un homme inquiétant. Chacun veille à maintenir une apparence respectable, présentant une façade lisse derrière laquelle se cache un secret inavouable. Le mystère qui flotte autour de ces personnages contribue à l’efficacité du scénario puisque la part d’ombre de chacun n’est dévoilée que progressivement, jusqu’à une ultime révélation, aussi inattendue que tragique. Ali Soozandeh parvient ainsi à maintenir l’intérêt de son spectateur jusqu’au bout et le surprend par un final vertigineux, dans tous les sens du terme. Cette maîtrise du suspense est d’autant plus remarquable que le réalisateur signe avec Téhéran Tabou son premier long-métrage.

Copyright Camino Filmverleih / Little Dream Entertain

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Au-delà de cette intrigue tendue, Ali Soozandeh excelle à dépeindre une société complètement schizophrène, qui fait coexister la prostitution, la drogue et la corruption avec les interdits religieux. L’image de la femme dans le film est représentative de cette schizophrénie : certaines séquences de Téhéran Tabou font habilement se suivre de longues silhouettes voilées parcourant les rues de la capitale et des corps dénudés au sein de boîtes plus ou moins clandestines. Même procédé lorsqu’un des personnages secondaires, vieillard impotent mais honorable, prétend s’intéresser à l’interview télévisé d’un mollah sur les femmes pieuses alors qu’il reluque, une fois seul, des scènes de strip-tease. Le tableau qu’Ali Soozandeh dresse de la société iranienne est sans concessions et c’est certainement à l’égard des hommes que la critique est la plus féroce. A l’exception peut-être de Babak, les personnages masculins dans Téhéran Tabou sont représentés comme des êtres autoritaires, menaçants, et lâches, mais également comme les victimes frustrées d’un système trop restrictif. Cette oppression se manifeste par l’insertion récurrente dans le film des portraits de Khomeini, omniprésents dans les rues de Téhéran, et dont le regard inquisiteur et glaçant nous suit partout. L’hypocrisie et l’avilissement masculins culminent dans la figure d’un mollah véreux et débauché, modèle de perversion, signe que même les garants du droit et des principes de la république islamique sont corrompus.

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Mais si le film est marqué par une extrême noirceur – étonnante au sein du genre de l’animation – son réalisateur ménage aussi certaines respirations au spectateur, des moments de légèreté et d’humour. On se surprend ainsi à rire devant le spectacle de femmes en tchador s’adonnant tant bien que mal à une séance de sport dans un parc, ou devant ce chauffeur de taxi outré de découvrir que sa fille donne la main à un inconnu dans la rue alors qu’il vient de faire monter une prostituée dans sa voiture. Ironiquement, c’est peut-être ce personnage de prostituée qui s’en sort le mieux car si sa situation est précaire, sa relative autonomie financière, son célibat, et son regard averti sur les hommes et le monde en font paradoxalement un modèle possible d’émancipation.

A propos de Sophie Yavari

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