Akiko Ohku – « Sous le ciel de Kyoto »

Conteuse discrète d’une jeunesse japonaise fragilisée qui ne cesse pourtant jamais d’espérer, Akiko Ohku avait fini par se construire, film après film, l’étoffe d’une habituée du portrait féminin — la fuite en avant d’un âge tendre sacrifié par une société rigide dont les exigences ne semblent jamais s’atténuer. Avec Sous le ciel de Kyoto, elle tourne pour la première fois le dos, en long-métrage, à ses héroïnes urbaines pour laisser place à une figure masculine silencieuse, incapable d’exprimer ses émotions. Le glissement est notable. L’intensité, elle, l’est moins.

Oscillant entre la télévision et le grand écran, où elle multiplie les productions relativement modestes, la réalisatrice a longtemps façonné et retranscrit un cinéma de l’intime et de la romance dans la confidentialité du cinéma indépendant, qu’il s’agisse des trajectoires professionnelles et sentimentales en suspens de jeunes Tokyoïtes dans Tokyo Mujirushi Joshi Monogatari [2012], ou de l’amitié à deux âges de deux adolescentes d’Okayama dans Deeree Girls [2015]. C’est en 2017 qu’Akiko Ohku accède à une reconnaissance nouvelle en remportant le Prix du public au Festival international du film de Tokyo pour sa romance singulière Tremble All You Want. Trois ans plus tard, en réitérant cet exploit avec le renversant Tempura, elle devient la première réalisatrice à obtenir cette distinction à deux reprises. Porté par l’impressionnante Rena Nōnen, Hold Me Back (à l’international) est l’aboutissement de son œuvre : le nouveau portrait d’une Tokyote contemporaine et recluse, confinée mais pas prisonnière, empreinte d’une vitalité et d’une force bouleversantes. Surtout, à la croisée d’un cinéma expérimental et d’une aptitude rare à la réinvention des codes du cinéma populaire japonais, Akiko Ohku avait su convoquer un remarquable style graphique pour narrer son époque. Toutefois, la pandémie est depuis passée par là. Tourné avant son irruption mais marqué dans sa production par cette crise inédite, Tempura reste le dernier éclat d’une époque (déjà) vacillante dans sa filmographie.

Sous le ciel de Kyoto en hérite partiellement. L’imagerie attendrissante d’un Japon coloré n’est ici qu’une façade vers un récit d’apprentissage à fleur de peau, traitant frontalement d’une crise fulgurante des relations amoureuses et intimes, ainsi que de l’ombre de la mort, toujours bien présente chez ses jeunes résidents du pays du soleil levant. Le récit verse par instants dans la sentence, la mise en scène peine à toujours prendre, mais Akiko Ohku vise juste, précisément là où la jeunesse nippone se fait la plus tortueuse et la plus réprimée.

© 2025 She Taught Me Serendipity Film Partners

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Si Tempura était une vraie découverte visuelle et prenante par ses thématiques, il souffrait d’une lenteur et d’un découpage parfois soporifique. Avec Sous le ciel de Kyoto, la cinéaste imagine cette jeunesse plus énergique, plus dynamique, où chaque élément du langage filmique est mis en exergue. De facto, avec une multiplication des effets de montage, l’utilisation élégante d’un écran splitté et une caméra portée pour rester toujours au plus proche des émotions brutes de ses interprètes, Akiko Ohku continue l’esthétique de Tempura pour mieux la détourner. Elle est épaulée par son équipe de longue date, sa cheffe opératrice Natsuyo Nakamura et son monteur Hiroyuki Yoneda. She Taught Me Serendipity (son titre international) se veut aussi plus évanescent, à la manière d’une première idylle mielleuse et abstraite entre Toru (Riku Hagiwara) et Hana (Yuumi Kawai), rencontrée à l’université. Ainsi, c’est par leurs échanges — frontaux par éclats, en rupture avec le mutisme du jeune étudiant — que se dévoilent tour à tour le deuil, les regrets, la remise en question et les premiers émois philosophiques du dernier passage de l’adolescence à l’âge adulte.

C’est précisément là que réside la limite du métrage. La réalisatrice perd la mesure des angoisses de ses protagonistes. Leurs réactions paraissent arbitraires, ondulant entre une précipitation excessive et une apathie troublante. La mise en scène est pourtant éclatante dans sa première moitié, qui sait imager les torpeurs de cette nouvelle génération au cœur de la région du Kansai. Reste que ce gain de vitalité a un revers. Ce que Sous le ciel de Kyoto trouve en énergie formelle, il semble le perdre dans sa progression sentimentale qui se heurte in fine à un rebondissement artificiellement amené : le désintérêt réel d’Hana pour Toru, doublé, presque dans la foulée, de la révélation convenue qui en fait la sœur de Sacchan (Aoi Itô). Et c’est bien dommage, car la vraie force du film tient à la relation entre Toru et sa partenaire de corvée — le nettoyage nocturne des bains publics qui les réunit, prétexte à une relation rare dans un Japon encore relativement codifié. En jouant sur les habitudes genrées et les clichés du désir, Akiko Ohku rebat les cartes : c’est bien Toru, se plaignant de sa solitude tout en fermant la porte à Sacchan, qui est aussi au cœur du problème.

© 2025 She Taught Me Serendipity Film Partners

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Au bout du compte, c’est cette réflexion sur une société toujours en transition, à l’impact considérable sur les jeunes générations, qui fait la force de Sous le ciel de Kyoto. Les générations plus anciennes restent en arrière-plan, réduites à des figures fonctionnelles — professeur, restaurateur, employeur — ou à de simples clients des bains publics que ces jeunes s’échinent à nettoyer. Une société vieillissante que ces jeunes adultes doivent réinventer, dans un délai désormais compté. Ce thème trouve un écho jusque dans la sphère politique, où des manifestations contre un génocide, qu’on devine palestinien, résonnent avec ce blocage générationnel et cette difficulté à se réinventer.

Sur le plan sentimental, où le célibat de masse fait peser un risque démographique critique, tout se concentre dans le personnage de Sacchan, dont l’interprète Aoi Itô est la vraie révélation du film. Le cheminement fragile et passionnel de l’idylle entre Toru et Hana est étrangement mal maîtrisé dans sa déclamation, quand celle de Sacchan, elle, confine à la grâce : le scénario d’Akiko Ohku (adapté d’un roman de Shusuke Fukutoku) vise juste avec sa déclaration d’amour à Toru, point d’orgue du film qui bascule vers le mélodrame. Cet aveu, filmé en plan-séquence, impressionne par la qualité de son écriture et la performance d’Aoi Itô, probablement l’un des segments de jeu de l’année : la fragilité, la stagnation des relations sentimentales, l’impossible réponse de Toru restant bouche bée, tout y est.

Ainsi, le dernier quart du métrage, pourtant en deçà du reste du film, vise juste dans le deuil : Sacchan meurt, Toru s’en veut, et tout se joue dans les larmes que celui-ci verse pour la sœur perdue (et plus globalement l’espoir). Ce faux couple, d’abord fabriqué par le scénario, devient, dans la douleur, authentiquement lié. Sous le ciel de Kyoto devient alors crépusculaire, une résilience s’y dessinant, avec laquelle ces jeunes japonais doivent désormais composer.

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A propos de Ewen LINET

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