Gorgonà : La revanche du mythe

 

Il y a quelques années, la cinéaste grecque Evi Kalogiropoulou s’était fait remarquer avec Motorway 65 (2020), présenté en compétition des courts métrages au Festival de Cannes, puis surtout avec On Xerxes’ Throne (2022), récompensé par le Prix Canal+ de la Semaine de la Critique. D’un film à l’autre, son œuvre dessinait un territoire singulier où paysages industriels, sensualité des corps, réminiscences de la mythologie grecque et réflexion sur les mécanismes contemporains de domination se répondaient. Gorgonà (2025), son premier long métrage, présenté à la Semaine internationale de la Critique de la Mostra de Venise, prolonge cette recherche avec une ambition esthétique et politique qui mérite d’être soulignée.

Le film imagine une Grèce post-apocalyptique où une gigantesque raffinerie constitue l’unique ressource d’une petite cité-État gouvernée par les hommes. Marja, héritière désignée du pouvoir, voit son destin se confondre avec une lutte où s’entrecroisent violence patriarcale, contrôle des corps et rivalités politiques. C’est dans ce paysage de fin du monde qu’Evi Kalogiropoulou convoque la figure de la Gorgone, dont elle déplace profondément la signification.

Gorgonà

Copyright UFO Distribution

Le monde redevenu mythologique

Depuis quelques années, les mythes antiques semblent réinvestir le cinéma européen avec une intensité nouvelle. Ils reviennent sous la forme à grand spectacle du péplum mais aussi comme réflexion sur la continuité du passé dans le présent. De Métamorphoses de Christophe Honoré (2014) à La Chimère d’Alice Rohrwacher (2023), en passant par Call Me by Your Name de Luca Guadagnino (2017), Athena de Romain Gavras (2022) ou le récent L’Odyssée de Christopher Nolan (2026), l’Antiquité renaït à l’écran comme manière d’interroger le présent plutôt que comme patrimoine à illustrer. 

Ce retour n’a donc rien de nostalgique. Face aux crises écologiques, aux bouleversements géopolitiques ou aux mutations technologiques, le réalisme paraît parfois ne plus suffire. Les mythes offrent alors moins un refuge qu’un outil de pensée. Ils ne racontent pas le passé mais donnent une forme aux conflits qui continuent de traverser nos sociétés en leur conférant une portée universelle. Domination et émancipation, nature et industrie, violence et métamorphose fournissent la matière qui leur donne cette étonnante actualité. Le cinéma entretient avec cette logique une affinité particulière. Il façonne des figures autant que des récits, des paysages autant que des personnages, il est capable de faire ressurgir le mythe sans jamais le citer. De Pasolini à Angelopoulos, les plus grands cinéastes de l’Antiquité ne cherchaient pas à illustrer les textes anciens, mais à faire du mythe une manière de penser leur propre époque.

C’est dans cette perspective qu’il faut situer Gorgonà, qui montre une Grèce défigurée par l’industrie pétrochimique, où une cité dominée par quelques hommes prospère grâce à l’exploitation du pétrole. Le point de départ pourrait annoncer une dystopie écologique ou une fable féministe. Kalogiropoulou choisit pourtant une voie plus singulière. En réactualisant la figure de la Gorgone, elle fait du mythe le principe même de son écriture. Les raffineries remplacent les temples, les torchères deviennent des foyers sacrificiels, le pétrole tient la place du sacré. Les personnages ne citent pas les vers antiques, mais les habitent. Le monde n’est pas habité par le mythe, mais fonctionne selon sa logique.

Là où tant de films utilisent aujourd’hui les mythes comme métaphores du présent, Kalogiropoulou suggère, un peu comme chez George Miller, deMad Max (1979) à Furiosa: A Mad Max Saga (2024), l’hypothèse plus radicale selon laquelle notre époque elle-même est mythologique. Les catastrophes écologiques prennent la dimension de tragédies fondatrices, les infrastructures industrielles figurent les nouveaux monuments du pouvoir, les rapports de domination retrouvent la violence élémentaire des récits archaïques. Le mythe n’est plus une survivance du passé, mais une manière de rendre ce monde intelligible.

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Le mythe comme mise en scène

Dans Gorgonà, cette puissance du mythe ne relève ni du discours, ni de la modernisation d’une légende antique, mais de la transformation du réel. Son cinéma ne raconte pas une histoire, il cherche le fonctionnement du mythe. Cette ambition s’incarne d’abord dans le paysage. Tourné à Éleusis, ancien sanctuaire des Mystères devenu l’un des principaux complexes pétrochimiques de Grèce, le film superpose deux histoires du sacré. Les raffineries remplacent les temples, les tours et les pipelines les colonnades antiques, les villas kitsch des dirigeants singent l’architecture antique. Les monuments de notre modernité industrielle occupent la place symbolique des sanctuaires d’autrefois. Le pétrole est plus un principe d’organisation du monde qu’une ressource.

Mais cette métamorphose passe avant tout par le regard, ce qu’exprime la convocation de Méduse. Les cadres, d’une grande rigueur géométrique et souvent d’une grande beauté, monumentalisent les décors et statufient les corps. Les personnages, aux corps taillés dans le muscle, paraissent isolés dans des compositions où les lignes des installations industrielles les enferment dans une architecture du destin. Cet espace n’est pas qu’un décor, il soumet les individus à des puissances qui les dépassent, selon une logique plus tragique que psychologique.

La lumière prolonge cette impression. Le jour, une clarté blanche et minérale écrase les reliefs ; la nuit, les flammes des torchères, les lumières et les reflets métalliques des raffineries composent une iconographie fantastique et infernale. Le feu, le métal, le pétrole et la poussière ont remplacé les éléments naturels. Le monde semble avoir changé de matière.

Cette stylisation atteint également les corps très érotisés. Les personnages sont moins définis par leur intériorité que par leurs postures, leurs déplacements ou leurs regards. On pense à la statuaire mais aussi à Pasolini d’Œdipe roi ou de Médée, où les figures existaient moins comme des caractères que comme les dépositaires d’une mémoire anthropologique. Chez Kalogiropoulou, les silences, les distances et les gestes produisent autant de sens que les dialogues.

Le rythme du film participe enfin de cette écriture. Refusant l’efficacité narrative des dystopies contemporaines, Kalogiropoulou privilégie une temporalité lente. Les corps habitent le paysage en faisant naître les tensions dans le cadre. Cette respiration pourra déconcerter ; elle est pourtant au cœur du projet. Dans Gorgonà, il ne s’agit pas tant de découvrir ce qui va arriver que d’assister au déploiement d’une nécessité.

La plus grande performance du film réside dans le fait de ne pas convoquer le mythe comme une référence culturelle ni comme une métaphore illustrative mais comme une forme de mise en scène. Les paysages industriels acquièrent la monumentalité des espaces tragiques, les corps retrouvent la densité des figures archaïques et le temps du récit épouse celui du rite. Kalogiropoulou rejoint ainsi l’intuition de Pasolini selon laquelle le sacré ne réside pas dans les sujets que filme le cinéma, mais dans la manière dont il regarde le monde.

Gorgonà

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Après la Greek Weird Wave : une politique du regard

Pour mesurer l’originalité de Gorgonà, il faut aussi le replacer dans l’histoire récente du cinéma grec. Chez Theo Angelopoulos, les mythes antiques n’étaient presque jamais représentés directement. Ils irriguaient pourtant chaque plan, transformant les paysages, les frontières ou les errances des personnages en réminiscences de la tragédie et de l’épopée. Le mythe y survivait comme une mémoire secrète de l’Histoire.

La Greek Weird Wave a profondément déplacé cet héritage. Les films de Yorgos Lanthimos, Athina Rachel Tsangari ou Alexandros Avranas abandonnent les récits antiques au profit de communautés closes, de familles dysfonctionnelles et de systèmes de domination où le pouvoir s’exerce sur les corps, les gestes et le langage. Le tragique n’a pas disparu, il s’est intériorisé. Les dieux ont laissé place à des dispositifs anonymes dont la violence paraît tout aussi inexorable.

Gorgonà hérite clairement de cette généalogie. La société imaginée par Kalogiropoulou demeure structurée par les mêmes rapports de pouvoir, la même organisation patriarcale et les mêmes logiques de contrôle. Mais là où la Weird Wave observait ces mécanismes avec une distance clinique, la réalisatrice réintroduit la puissance du mythe. Elle substitue au laboratoire social une cosmologie, au constat une fable, à l’absurde une tragédie.

Cette évolution s’incarne dans la figure de la Gorgone. Depuis l’Antiquité, Méduse est d’abord un regard, une puissance que le récit de Persée s’emploie à neutraliser avant d’en faire un trophée. Kalogiropoulou inverse cette logique. La Gorgone n’est plus un monstre qu’il faudrait vaincre pour devenir le sujet à partir duquel le monde se réorganise. Son regard ne pétrifie plus, il révèle. Ce qui apparaît monstrueux n’est plus la femme, mais le système de domination qui prétend contrôler les corps comme les ressources naturelles. Le point de vue change et le spectateur passe de l’autre côté du mythe, célébrant par là la puissance pétrificatrice du regard féminin. 

Cette inversion, qui ne relève pas seulement du scénario, traverse toute la mise en scène. Les personnages féminins, réduits à une forme de prostitution, ne sont pas des objets de contemplation. Les regards circulent, les cadres redistribuent les positions de pouvoir, les femmes deviennent les véritables centres de gravité de l’image. L’émancipation s’inscrit dans la manière même dont le film regarde ses personnages et dont le motif de Gorgone prend son sens. Et à ce sujet on se demandera, si l’expérience queer des héroïnes ne relève pas, elle aussi, de la réécriture féminine du mythe, en leur conférant les mêmes pouvoirs qu’aux héros grecs antiques. 

Le tournant qu’opère Evi Kalogiropoulou dans le cinéma grec consiste à réconcilier plutôt qu’à rompre avec Angelopoulos et la Greek Weird Wave. Du premier, il retrouve la puissance symbolique du mythe ; de la seconde, il conserve la critique des mécanismes de domination. Mais il ajoute la dimension nouvelle de la possibilité de transformer le regard lui-même en force d’émancipation. Le mythe n’est plus dès lors héritage culturel, mais force politique.

Gorgonà

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Le mythe comme forme contemporaine de pensée

Premier long métrage d’une ambition peu commune, Gorgonà ne réussit pourtant pas tout. À vouloir retrouver le fonctionnement profond du mythe, Evi Kalogiropoulou prend parfois ses distances avec les ressorts du récit classique. La progression dramatique demeure inégale, certains personnages restent davantage des figures symboliques que des êtres pleinement incarnés, et la beauté plastique des compositions tend parfois à absorber l’émotion. Des gimmicks musicaux sont par exemple distillés de façon un peu voyante…

Mais le film privilégie la puissance de la vision à l’efficacité narrative, et ces hésitations sont indissociables de son ambition. Elles témoignent moins d’une maladresse que d’un refus des conventions dominantes de la dystopie contemporaine. Kalogiropoulou préfère construire une expérience de perception plutôt qu’un récit démonstratif, quitte à laisser son spectateur dans une position d’incertitude. Cette exigence explique autant les fragilités du film que sa singularité.

Car Gorgonà propose finalement bien davantage qu’une réécriture féministe de la figure de Méduse ou qu’une fable écologique sur le capitalisme extractiviste. Son véritable enjeu est de retrouver ce que le mythe a toujours été : non pas un récit du passé, mais une forme de pensée politique. Les catastrophes écologiques, les violences patriarcales, l’épuisement des ressources ou les nouvelles formes de pouvoir n’y sont pas traités comme des sujets d’actualité mais comme des manifestations de conflits plus anciens, auxquels le mythe donne sa forme intelligible.

En cela, le film accompagne un mouvement plus large du cinéma européen. Face à des crises dont l’ampleur semble désormais excéder les cadres du réalisme, plusieurs cinéastes renouent avec des formes symboliques capables d’articuler l’intime, le politique et le cosmique. Gorgonà s’inscrit dans cette constellation, mais avec cette proposition singulière de ne convoquer le mythe ni comme une référence culturelle ni comme une métaphore du présent, mais en en retrouvant la logique même. Le monde industriel redevient un paysage tragique, le regard une force politique et la mise en scène une expérience rituelle.

La réussite la plus importante de ce premier film est de fonctionner à rebours d’une époque qui réduit souvent les mythes à des objets patrimoniaux ou à des franchises culturelles, Evi Kalogiropoulou rappelle qu’ils demeurent des instruments de connaissance et de pensée. Gorgonà n’invite pas à regarder l’Antiquité, mais à regarder autrement notre propre monde.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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