Alain Resnais – « Stavisky » (1974) [Blu-ray Powerhouse Films]

Sixième long métrage d’Alain Resnais, Stavisky (1974) se situe pourtant un peu à la marge de sa filmographie dans l’Inconscent collectif cinéphile : souvent oublié voire mésestimé, vilipendé lors de son passage cannois (ceci jusqu’à pousser son acteur-producteur de prestige, Jean-Paul Belmondo, à privilégier la facilité des succès populaires qui feront l’essentiel de la seconde moitié de sa carrière à l’audace d’un certain cinéma d’auteur qui fit l’essentiel de la première), cette semi-fresque historique prend des allures de grain de sable dans la machine resnaisienne. La réévaluation que permet l’édition du film en blu-ray de la part de la société d’outre-Manche Powerhouse Films détruit les idées reçues concernant cette œuvre fallacieusement dite « mineure », s’inscrivant pourtant avec cohérence dans le cinéma de Resnais, dans la conversation constante que ce dernier a créée dans la première partie de sa carrière (dont ce Stavisky semble un épilogue avant que son cinéma ne bascule sensiblement vers les affres de la création et vers une certaine forme d’analyse du déterminisme existentiel dès Providence [1977] qui le suivra directement) entre la mise en scène cinématographique et l’Histoire, et dans cette béance obsessionnelle, insondable, que représente l’inéluctabilité de la mort.

L’apparence du classicisme (J-P. Belmondo) (©Powerhouse Films)

Les personnages resnaisiens sont des spectres qui ne le savent pas encore. Alexandre Stavisky (Belmondo, donc) ne fait pas exception, comme peuvent le laisser supposer les trois points de suspension certainement polysémiques suivant son nom-titre dans le panneau du générique au début du film. Comment l’ajout de ce signe de ponctuation caractérise-t-il cet homme d’influence haut en couleurs des années 30, personnifiant par ses escroqueries en tous genres le trouble de l’époque voyant se profiler comme une sombre menace le tumulte de la Seconde Guerre mondiale ? En en faisant un être incomplet, un doute permanent, en suspension justement. Une sorte d’illusion faisant trompeusement miroiter son aveuglant éclat dans un réel plus terne, plus inquiétant. Par les points de suspension, Alexandre Stavisky se trouve presque désincarné par le film auquel il donne son nom et adoptant par capillarité son insouciance pour mieux documenter son époque pourtant tempétueuse. C’est cette désincarnation qui en fait une sorte d’ectoplasme translucide, une bulle de savon qui, émerveillant celles et ceux aux yeux desquels elle se montre, pourrait éclater et disparaître sans conséquence d’un monde réel plus fort qu’elle. Une vie en sursis, ou une mort en attente, selon la manière dont on prend le personnage.

Les fameux points de suspension du panneau générique, purgatoire graphique, peuvent donc également symboliser l’attente, la temporalité séparant cette vie de cette mort. Car il ne faut pas chercher bien loin pour connaître la biographie et, surtout, l’histoire de la mort mystérieuse et polémique d’Alexandre Stavisky. Investisseur et mécène, distribuant l’argent à tour de bras de façon inconséquente au grand dam de ses associés et autres partenaires, Stavisky se retrouve sur la paille. Pas grave : si l’argent manque, il n’y a qu’à le fabriquer, de la même façon qu’un autre multiplia jadis les pains. En faisant circuler de faux bons au porteur par le biais du Crédit municipal de Bayonne (pour une valeur de plusieurs centaines de millions de francs de l’époque), et en faisant tremper dans sa combine certains représentants de l’élite politique locale et nationale, Stavisky devient à lui seul un scandale d’Etat et le nœud gordien de son époque, qu’il conviendrait de trancher au plus vite. Son « suicide » dans un chalet chamoniard le 8 janvier 1934 ne faisait cependant que porter la flamme vers un chaos institutionnel qui ne demandait qu’à s’embraser comme une flaque d’essence.

L’élégance d’un escroc (J-P. Belmondo (©Powerhouse Films)

Le scandale provient de la notion de tromperie, consubstantielle au personnage lui-même. Son caractère affable et généreux, sa propension à la flatterie et à la légèreté, son goût du luxe et du lucre, sa futilité privilégiée au sérieux de l’époque font d’Alexandre Stavisky (ou de Serge Alexandre, ou de Sacha : les identités se multiplient) un corps impalpable, sans ancrage dans une réalité qui ne se rappelle à lui que par les articles de journaux qui lui seraient défavorables et qui le mettent dans une rage folle, ou par les évolutions de l’enquête de l’Inspecteur Bonny (Claude Rich), policier retors dont la seule et unique ambition est de faire tomber de son piédestal cet escroc flamboyant. Un film ultérieur d’Alain Resnais aura pour titre La Vie est un roman (1983) ; ceci pourrait résumer la vie de Stavisky. Ou plutôt qu’un roman, la vie pourrait être ici une partie de poker durant laquelle le joueur dilapiderait son argent virtuel (on crée bel et bien des dettes en dépensant ce qui n’existe pas) avant que la réalité ne se substitue au caractère factice de l’existence et fasse de la vie vécue l’envers cruel de cette utopie presque enfantine, dévoilant la face finalement profondéent mélancolique d’un Stavisky passant du seigneur du faux à victime dépressive d’un réel sur laquel il n’a aucune prise. L’interprétation du personnage par Jean-Paul Belmondo est de ce point de vue passionnante. Autant le dire : l’acteur, également producteur, sans vrai garde-fou, n’est pas bon dans ce rôle, déjà engagé dans les excès de jeu qui transformeront peu de temps après Belmondo en « Bébel » chez Georges Lautner ou Jacques Deray (entre autres passe-plats). Mais paradoxalement, cette absence de justesse de jeu, cette faconde presque déplacée, cette façon de parler autant avec les bras qu’avec la voix, accentuent plus encore le faux-semblant d’un personnage en adéquation avec sa mise en corps elle-même factice, propre à faire encore un peu plus ce Stavisky un simple vernis sans identité, sans appui sur la réalité, sans ancrage dans l’Histoire (la séquence d’ouverture et son montage alternant l’exil de Trotski en France et la vie dissolue de Stavisky dans son palace, et les sons et musiques divergents qui sont associés à chacun des deux espaces diégétiques, en sont les signes patents). Sans existence. Un fantôme, en somme.

Nonchalance hors-temps (J-P. Belmondo) (©Powerhouse Films)

Le cinéma d’Alain Resnais, par sa froideur formelle et théorique, par certains motifs récurrents (en premier lieu la neige, ou la blancheur immaculée qui pourrait la connoter), contient en lui un caractère sépulcral, de la même manière que le caveau contient le cadavre. Stavisky est un film-cercueil dans lequel se débat comme il le peut un corps en voie de décomposition, de désincarnation, fuyant tout à la fois le réel et l’Histoire qui avancent main dans la main pour mieux le dévorer. Cette morbidité se love dans la futilité du personnage, dans sa manière par exemple de couvrir de fleurs les femmes qu’il convoite comme on fleurirait nos défunts à la Toussaint. De ce point de vue, les majordomes entourant le lit de la compagne de Stavisky, Arlette (Anny Duperey), d’une multitude de bouquets de lys blancs, la femme étant elle-même assoupie dans un lit d’une blancheur virginale, lui-même dans une chambre d’une clarté aussi aveuglante que glaciale, transforment l’élan amoureux du financier volage en un étrange moment presque endeuillé, où la joie le dispute à la trsitesse la plus profonde, anticipant le déclin et la mort du personnage. De même, la neige s’introduit peu à peu dans l’image, tout autant représentative de l’hiver qui approche que de la mort de Stavisky lors d’un mois de janvier dans un univers montagneux. Les frimas et les flocons, en plus de consolider la froideur esthétique de Resnais, métaphorisent souvent la mort, celle des corps et/ou des esprits, et son imminence dans le cinéma de cet auteur (voir les transitions floconneuses de L’Amour à mort [1984] ou la frigorification constante des âmes en peine et du quartier plein de buildings encerclant la Bibliothèque François-Mitterrand et envahi par la neige dans Coeurs [2006] pour s’en convaincre). Derrière la légèreté du personnage se cache donc bel et bien l’odeur doucereuse de sa fin annoncée.

La blancheur comme symbole de mortalité (J-P. Belmondo, A. Duperey) (©Powerhouse Films)

En cela, Stavisky affirme la cohérence du travail et de la filmographie de Resnais, cinéaste traçant son sillon esthétique et dialectique avec une détermination et une rigueur implacables. Comment ne pas voir dans ce personnage d’escroc flamboyant habitant les palaces pour s’isoler du réel et de l’Histoire qu’il véhicule un épigone des résidents de l’hôtel de L’Année dernière à Marienbad (1961), répétant ad nauseam les mêmes propos vides de sens, reconduisant perpétuellement les mêmes conversations dans les mêmes espaces observés par les mêmes visages de pierre de la statuaire peuplant le lieu (les clients de l’hôtel ont-il par ailleurs plus de vie ?) ? Les palaces de Stavisky et l’hôtel de L’Année dernière à Marienbad participent de la même volonté de créer un présent éternel pour des personnages, eux, sans temporalité, sans conscience de l’existence d’une réalité autre que la leur derrière les murailles de leur perception du monde, sans avenir possible (Stavisky) ni mémoire dans un univers figé dans la pierre et dans la rectitude du montage resnaisien (Marienbad). Les points de suspension du panneau générique, encore eux, achèvent de confirmer cette conjonction entre les impossibilités d’embrasser les temporalités et de couper le contact entre elles : comment conserver la mémoire d’un personnage qui fit l’Histoire alors même qu’il s’est déconnecté d’elle, être illusoire sans futur dont la fin même, et donc ladite Histoire qu’il a écrite sans le vouloir, sont mises en doute par le soupçon ? L’enjeu du film de Resnais se trouve certainement dans cette idée de renforcer l’opacité du mystère Stavisky plutôt que de l’éclairer de façon trop confortable.

La futilité des statues (C. Boyer, J-P. Belmondo, R. Bisacco, A. Duperey) (©Powerhouse Films)

Rien de mineur, donc, dans ce Stavisky exigeant et ardu, trompeur car drapé des illusions de son personnage éponyme dissimulant tout autant la force de son écriture et la profonde modernité de son approche esthétique derrière les apparats d’un faux classicisme et le faux crédit donné à la toute-puissance d’un acteur-producteur cabot dont le cinéaste, de façon quasi clandestine, a fait l’élément principal de son numéro de grande illusion. Chez Resnais comme chez Stavisky, définitivement, il faut savoir faire la part des choses entre facticité presque carnavalesque et réalité empreinte d’une profonde mélancolie.

Outre le film, l’édition blu-ray de Powerhouse Films contient :

– un reportage pour l’émission Pour le cinéma, montrant la première du film au Festival de Cannes, avec des entretiens d’Alain Resnais, de Jean-Paul Belmondo et de Charles Boyer. [16 minutes]

– un reportage pour l’émission Cinéma tourné pendant la production du film, contenant des entretiens avec les acteurs Jean-Paul Belmondo, Anny Duperey et François Périer. [5 minutes]

– un reportage du journal télévisé JT Aquitaine, enregistré durant le tournage du film, contenant des images de making-of et interrogeant Jean-Paul Belmondo. [5 minutes]

– un entretien d’Anny Duperey enregistré le jour de la première du film pour Couleurs du Festival de Cannes. [3 minutes]

– la conférence de presse cannoise d’Alain Resnais et de Jean-Paul Belmondo. [5 minutes]

– un entretien audio du cinéaste Alain Resnais pour le journal The Guardian enregistré au National Film Theatre de Londres. [86 minutes]

– un entretien audio du compositeur Stephen Sondheim pour le journal The Guardian enregistré au National Film Theatre de Londres. [104 minutes]

– un livret de 36 pages contenant deux articles de Jonathan Rosenbaum éclairant la production du film, une analyse de la bande originale de Stephen Sondheim, une revue de presse critique et les credits du film.

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A propos de Michaël Delavaud

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