Dans cet énième film dans le film de cette année 2026 qui déborde de mise en abyme créative (L’être aimé de Sorogoyen, Autofiction d’Almodóvar, Histoires parallèles de Farhadi), le cinéaste allemand Ulrich Köhler conceptualise dans Gavagai le typique petit film bourgeois et blanc en marqueur de l’entre-soi intellectuel, avec, en tyran de l’écran, la réalisatrice Caroline Lescot (interprétée par Nathalie Richard), qui réinterprète Médée dans une version polémique en inversant les rapports raciaux du mythe : Médée est jouée par une actrice blanche (Maja Tervooren, interprétée par Maren Eggert), tandis que Jason (Nourou Cissokho, interprété par Jean-Christophe Folly) et les Corinthiens sont incarnés par des acteurs sénégalais. L’action se déroule d’abord sur le plateau de tournage en Afrique pour ensuite dériver vers la Berlinale pour sa présentation officielle. Par une approche frontale, sans être surdémonstratif, Köhler démontre l’hypocrisie bourgeoise d’une telle démarche artistique censée retourner la table des préjugés raciaux alors qu’il en joue tous les codes, ce Médée nouvelle génération en fumeux nuage épais caressant la bien-pensance en smoking et entretenant insidieusement un racisme sourd et invisible. Sur le plateau en Afrique, on retrouve ce mépris à peine conscient de la réalisatrice Lescot pour un des acteurs principaux du film, sénégalais, qui se retrouve sans loge et confiné avec les figurants. Ou encore, ces mêmes figurants qui manifestent devant le catering pour un bout de poulet que la réalisatrice leur lancera avec dédain, elle qui écrase la production de son attitude despotique. De retour en Europe, c’est au tour de Nouro de subir une attaque raciste par un membre de la sécurité de son hôtel à Berlin, quelques mois après le tournage. Cet élément décisif va entraîner un basculement des rapports sociaux entre Nouro et Maja, eux qui ont eu une histoire d’amour en Afrique, et se retrouvant à Berlin dans un étrange malaise : Maja reconduisant Nouro à sa place de simple aventure sans lendemain, déconsidérant la possibilité de se mettre en couple avec lui. Il est pour elle cette aventure « exotique », mais impensable en Europe. Se sentant utilisé par l’actrice reine, sa déconsidération ne s’arrête pas là, et il se retrouve rapidement, et aux yeux de sa réalisatrice, utilisé en bête de foire et représentation utile de sa couleur de peau (même si Lescot rappelle bien qu’il est certes noir, mais bien européen), une machine à vendre l’ouverture d’esprit et à soigner l’élite pensante applaudissant le film (en exemple, cette séquence lunaire d’essayage de smoking avant la grande première du film).

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Piégé par sa condition, enfermé dans ce rôle de faire-valoir noir, les questions de la conférence de presse lui font enfin ouvrir les yeux sur le piège tendu par Lescot et la production du film : il n’est que le maillon utile d’un film de Blancs, pour les Blancs, utilisant une idéologie progressiste de pacotille pour flatter l’intelligentsia dominante, et surtout entretenir la hiérarchisation de classe et de race indéboulonnable dans un milieu cinématographique pourri par un racisme sournois qui ne se dit pas, mais qui se pense très fort. Nouro explose et s’échappe de l’avant-première pour retrouver ce fameux agent de sécurité qui lui avait demandé ses papiers lors d’un délit de faciès quelques heures plus tôt, car depuis cet incident, il a appris son licenciement. Ce même agent d’ailleurs traité par Maja de « sale Polonais » : Köhler vise ici un racisme également à deux vitesses, toléré chez les élites, intolérable dans la classe précaire. Là encore, l’agent de sécurité parle des « Polonais sont comme les Noirs en Allemagne », hiérarchisant le racisme comme le Médée de Lescot le fait, en illusionnant un racisme anti-Blanc de cette femme rejetée, méprisée et abandonnée à son sort.

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Mais Lescot ne peut ternir l’image précieuse de sa Médée, non, elle ne tuera pas ses enfants face caméra, sa fin est tout autre, corrompue d’hypocrisie, Médée, et à travers elle sa représentation blanche par Maja, est protégée : évidemment, comment le Médée de Lescot pourrait-il assassiner ses enfants, elle, en éternelle victime incomprise ? Nouro et Maja sont côte à côte devant cette grande première à la Berlinale, le silence est roi, les applaudissements seront nourris, et même si le film y trouve sa conclusion, on ne peut qu’imaginer la suite : il n’y aura aucune incidence, l’absence de toute réaction, et l’acceptation chez Nouro, chez Maja, chez Lescot, d’être dans une vaste machine à laver en greenwashing des consciences, un monde qui se tait pour plaire, un monde qui accepte d’être le pion utile d’un ordre établi.
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